Que faut-il encore espérer de l’interreligieux ?

« L’inquiétude s’installe à l’égard de la violence que, suppose-t-on, les religions fomentent » (R. Brague)

Le dialogue interreligieux promettait beaucoup jusque dans les années 2000. Le livre de Jacques Dupuis sur La rencontre du christianisme et des religions, De l’affrontement au dialogue (2002, terminé en 2000) illustre encore cette espérance. Mais depuis, plusieurs événements ont montré que le dialogue ne suffit pas.

 

Déjà, Georges Lindbeck, par exemple (La nature des doctrines 1984), parle de l’incommensurabilité des traditions religieuses, chacune avec ses règles propres. Jacques Ellul (Les trois piliers du conformisme 1991) parle de fossé infranchissable. Pierre Gisel (Les monothéismes 2006) propose une étude historique et comparative des divergences. Gérard Siegwalt (Le défi interreligieux 2014) parle plutôt de dialogue entre la société laïque et les religions.

 

Je vois, quant à moi, deux difficultés majeures qui empêchent aujourd’hui le dialogue interreligieux d’aboutir à un vivre-ensemble harmonieux entre les peuples : la confusion entre religion et géopolitique, d’une part, et la fragilisation identitaire des individus, d’autre part.

 

Le religieux est de plus en plus invoqué dans des questions d’ordre politique, souvent pour simplifier le sens des problèmes sous la forme de ce que Jacques Ellul entend par « propagande ». Il est vrai que pour beaucoup de musulmans, le but consiste à retrouver les origines où le religieux et le politique étaient confondus. Or, cela implique de ne plus accorder sa place au monde, avec ses lois propres, fonctionnant sans l’hypothèse Dieu. Une telle vision du monde semble incommensurable avec celle qui fonde la neutralité de l’État à l’égard de la religion (ou du refus de religion).

 

Le rapport aux Écrits pourrait aider le croyant à acquérir une certaine résilience, à en croire Delphine Horvilleur (Réflexions sur la question antisémite 2019), lorsque la culpabilité étouffe les relations, ou lorsque l’identité personnelle et/ou collective vacille ou est menacée, voire violentée. Mais là encore, l’incommensurable revient. La mise en récit de la violence, dans les écrits fondateurs, permet de l’exprimer en en prenant une certaine distance, invitant le lecteur à mettre à son tour en récit ses propres pulsions. Lorsque le livre est considéré comme ayant été dicté par Dieu lui-même, ou comme parole totalitaire de Dieu, cette prise de distance vis-à-vis de la violence divine, et partant de la violence personnelle du croyant, devient difficile.

 

Dans ces conditions, que pourrions-nous encore espérer de l’interreligieux ?

 

La culture française est capable d’assimiler toute autre culture, et donc toute autre religion au fondement de toute culture, à la condition, selon Régis Debray, d’enseigner dans les écoles les faits religieux, et en misant sur la capacité de la pédagogie à influencer le vivre-ensemble. François Clavairoly rappelle que « nous ne comprenons rien à une société si nous ne décryptons pas les codes qui portent les messages de ses dimensions spirituelle et religieuse » (Après Dieu 2019). Pour Ferdinand Buisson et les promoteurs de l’école laïque à la fin du XIXe siècle, la morale a priori de Kant était susceptible de rendre à la République une « âme » capable d’évaluer et d’assimiler toute culture et toute religion. Il s’agit d’une « morale sans Dieu », fondée sur la faculté de juger de la raison humaine pour ce qui concerne le vivre-ensemble. Cette morale « autonome », humaine et neutre peut s’articuler à la conviction que Dieu est grâce, et que sa Parole est devenue un homme et non un livre.

 

 

 

 

 

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