Faut-il adhérer à la Fédération Protestante de France?

Le Conseil national de l’EPUdF s’est réuni du 19 au 21 septembre 2025 à Paris. Parmi les sujets à l’ordre du jour figurait un projet de modification des statuts de la Fédération protestante de France (FPF) pour donner davantage de place aux Églises évangéliques. Cette initiative a incité Nina Liberman à questionner la pertinence du système fédératif.

Quand je regarde sur le site de la Fédération protestante de France l ’arbre historique des Églises membres, j’ai presque mauvaise conscience d’écrire ces lignes. Tel l’arbre de Jessé, il me présente dans ses ramifications généalogiques les noms des grandes Églises qui ont fait et font encore l’histoire du protestantisme, et qui ont porté l’Évangile et ses œuvres en tous points de l’Hexagone. Mais ce texte n’est pas une critique des Églises, loin de là. Ce texte est une interrogation sur le système fédératif et sa pertinence dans le protestantisme, notamment dans le système presbytérien-synodal qui est le nôtre.

 

 

En finir avec la hiérarchie

En effet, la Fédération protestante de France a pour mission de « porter la voix du protestantisme auprès des pouvoirs publics et des représentants religieux locaux, nationaux et internationaux»
et de « rassembler et de soutenir ses membres, pour conforter leur témoignage commun en paroles et en actes, auprès des humains et au cœur de la société ». C’est ainsi qu’elle se définit sur son site internet. Dès
lors, quelle est l’utilité de nos débats et de nos votes dans les synodes ? Quel est leur statut ? Les décisions que nous prenons, les orientations choisies sont-elles secondaires par rapport au « témoignage commun » discerné et publié par la Fédération protestante ? Nos votes ont-ils pour seul intérêt un usage interne à notre Église ?
Le système presbytérien-synodal a justement pour principe l’opposition à toute autorité imposée par le haut.
Au temps de la Réforme, il s’agissait de sortir du système hiérarchique de l’Église catholique. Or, aujourd’hui, bien que l’on ne puisse pas dire que le système fédératif soit un système hiérarchique, il n’en reste pas moins que notre Église laisse à un autre organe décisionnel, qui a son propre mode de fonctionnement et de vote, la responsabilité de communications et de représentations auprès des pouvoirs publics et de la presse. La visibilité de notre Église est donc fortement engagée sans qu’aucun membre de nos synodes n’ait été consulté. Je vois là une contradiction dans nos principes et notre ecclésiologie. En outre, la diversité de nos Églises et de leurs orientations théologiques et sociétales rend difficile un témoignage commun qui réduit souvent, ou masque, la complexité des réalités vécues.

 

Des limites

 

L’expérience fédérative locale à Bordeaux montre, à mon sens, les limites de ce témoignage.
Tout d’abord, seule la moitié des Églises membres du pôle sont représentées à l’assemblée générale. De plus, des rassemblements ouverts sur la cité ne font pas l’unanimité ; en particulier, la marche interreligieuse pour la fraternité où chrétiens, juifs et musulmans sont appelés à marcher ensemble.
Parfois, des craintes sont aussi exprimées à l’égard des groupes LGBT, avec lesquels des membres d’Églises de la Fédération ne veulent pas s’afficher.
Enfin, comme pour le reste de la société, des théologies messianistes, qui ne masquent pas des positions pro-sionistes, font entrer dans le champ religieux des postures politiques graves et inquiétantes.
Ces exemples, qui ne sont pas accidentels, interrogent sur le témoignage commun possible et il faut admettre qu’il y a un vrai décalage entre ce que la Fédération prétend et la réalité vécue. Derrière le logo, tout
n’est pas beau.
La Réforme a permis à chaque personne de vivre sa foi en vérité, à partir de là où elle se trouve. Elle n’a plus accepté que les croyants soient réduits à une comptabilité qui légitime une institution parlant à leur place. La prise de conscience et la responsabilité individuelles, le vote, le discernement, la collégialité sont étroitement liés et sont les fondements de notre Église. Ils ne peuvent être relativisés au profit d’un projet que l’on voudrait plus vaste, plus visible, plus politique mais moins spirituel.

 

Enjeux de pouvoir

Les représentations institutionnelles ont leurs propres intérêts, enjeux de pouvoir et stratégies qui éloignent de l’Évangile. Ainsi, les superpositions institutionnelles ne sont pas désirables quand on parle de l’Évangile. Elles aspirent de l’énergie, brouillent les cartes, donnent du poids aux entités qui sont au-dessus, au détriment de celles qui sont en bas, notamment celles qui sont minoritaires (ce que nous sommes ou allons devenir). Dans un monde où les extrêmes grandissent en politique comme dans les religions, mélangeant souvent l’une avec les autres – les États-Unis le démontrent jour après jour –, le temps des compromis est peut-être passé. Pour aujourd’hui et pour demain, la conscience et l’indépendance sont à repenser non pas comme un repli sur soi, mais comme un lieu de liberté à préserver.
Dans l’Évangile, Jésus envoie les disciples deux par deux, sans argent, sans sac ni souliers, il bâtit son Église sur leur témoignage, leur don et rien d’autre. Notre Église, qui n’a pas le vent en poupe, ne peut pas prétendre, comme je l’entendais il y a une ou deux décennies, « peser » dans la Fédération autant qu’elle le dit.
L’objectif, d’ailleurs, est discutable.

Semper reformanda

Ne pourrait-on pas revenir à la simplicité de l’Évangile ? Mettre un peu plus de vie et moins de stratégie dans notre annonce de l’Évangile ?
Repenser avec modestie et humilité notre Église qui a elle-même ses propres plaies à soigner et un avenir à consolider ?
Une grande chance pour notre Église est qu’elle est sans cesse réformable : nous pouvons lui donner la direction que nous jugeons la plus favorable pour annoncer l’Évangile et en témoigner. Cela ne veut pas dire se couper des autres Églises. Cela veut dire être plus indépendants, nous recentrer sur l’Évangile et sur les aspirations des membres de notre Église, sur la proximité humaine plutôt que sur de lointaines administrations. Cela veut dire simplifier notre vie d’Église pour laisser de plus en plus d’espace à la grâce de Dieu.
Jean Calvin disait que « là où la parole est droitement prêchée et les sacrements administrés, il y a Église ». C’est simple, cela donne une grande liberté et c’est efficace, à condition qu’aucune autre institution ne vienne la mettre sous cloche et que chacun prenne pleinement ses responsabilités.

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