Accueillir la diversité à l’écoute de la parole

L’Église visible devrait s’organiser normalement selon ses principes théologiques. Mais dans sa vie et son expression concrètes, elle est souvent le reflet de la société, reproduisant en son sein ses caractéristiques et ses tendances, voire ses travers et ses dérives.

La tentation de l’entre-soi

 

Nos sociétés plurielles, incertaines et inquiètes quant à leur identité, sont-elles tentées, afin de conjurer l’altérité qui dérange, de ne pas l’accueillir. Cela se traduit par un universalisme uniformisant qui efface les différences ou par le repli communautariste qui ne rassemble que des semblables. Mais dans les deux cas, c’est la tentation de Babel visant à formater chaque individu afin qu’il se conforme au groupe. Pour être ensemble, il faudrait être tous pareils.

 

C’est la même tentation qui existe parfois dans l’Église et le même défi qu’elle est appelée à relever. Notamment quand elle se sent fragile et vulnérable, du fait de sa faiblesse numérique, de sa dissémination ou de la sécularisation de la société. Elle peut alors avoir tendance à se replier dans l’entre-soi d’une communauté homogène. Cet entre-soi peut prendre des visages différents. Par exemple quand l’Église réunit essentiellement les membres d’une même classe sociale et d’une même culture, ou des personnes partageant des affinités relationnelles et affectives communes, ou des héritiers dont le but essentiel est de défendre une identité et un patrimoine reçus du passé, ou les adeptes zélés d’une option théologique particulière, voire les seuls militants engagés dans la foi et le service.

 

Je pourrais continuer la liste de cette typologie de communautés qui, évidemment, ne se retrouvent jamais à l’état pur dans la réalité, mais dont les caractéristiques peuvent être, toutefois, suffisamment marquées pour rebuter celles et ceux qui ne les partagent pas. Même la belle expression d’Église de témoins pourrait receler ce piège, si elle donnait à penser que seuls ceux qui se considèrent tels peuvent y trouver place.

 

 

L’accueil inconditionnel de Dieu

 

Or que constatons-nous aujourd’hui ? Notre Église correspond de moins en moins au petit peuple historique réformé français. Non seulement, depuis 2013, elle est une communion luthérienne et réformée, mais encore elle accueille de plus en plus des chrétiens venus d’ailleurs, originaires d’autres pays et d’autres cultures, qui enrichissent notre spiritualité, notre théologie, notre manière de célébrer le culte, qui interrogent notre façon de « faire communauté«  et nos modes de fonctionnement. Il y a également ces femmes et de ces hommes qui ne sont pas issus du sérail, mais qui se tournent vers nos Églises en attente d’une Parole susceptible d’orienter leur vie. Dans notre société sécularisée, en quête de sens, en panne d’espérance, ils sont plus nombreux que nous ne le pensons, ces chercheurs de Dieu, ces assoiffés de spiritualité. Il y a aussi les distancés, voire les croyants non pratiquants, qui ne sont pas des membres au sens traditionnel du terme, mais qui choisissent certaines occasions ou certains moments de leur vie pour écouter l’Évangile, vivre quelque chose dans la communauté ecclésiale, venir s’y ressourcer à leur rythme. Cela implique de savoir faire une place à ces paroissiens intermittents qui campent sur les marges de nos communautés. En situation de sécularisation et de diaspora minoritaire, leurs demandes diverses et parfois bien ambiguës, peuvent être l’occasion de rencontres, de contacts renoués ou renouvelés.

 

Comment témoigner auprès de tous de l’accueil inconditionnel de Dieu en accueillant chacun tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit, parce qu’il participe de la même grâce ? Le témoignage et la mission de l’Église commencent là. Par son écoute, son accompagnement, sa prédication, elle peut aider ces femmes et ces hommes à placer leur vie devant Dieu. Dans cette perspective, il importe d’être attentif à ne pas réduire l’Église à un entre-soi de fidèles qui se rassemblent parce qu’ils se ressemblent. Car les membres de l’Église ne se choisissent pas, ils sont donnés les uns aux autres en réponse à l’appel d’un Autre.

 

 

À l’écoute de la Parole de Dieu et des paroles humaines

 

En effet, en théologie protestante, l’Église ne se constitue pas sur des critères d’appartenances humaines, mais elle naît par la parole de la promesse, par le moyen de la foi ; elle est nourrie et gardée par la même parole. Cela signifie que c’est elle qui est instituée par les promesses de Dieu et non la promesse de Dieu par elle . L’Église est donc une création de la Parole au service de la Parole. Elle en est à la fois le destinataire et l’agent de transmission. Par conséquent, lorsque l’on dit en protestantisme que l’Église est Église de la Parole, il ne doit pas y avoir de malentendu. Cette Parole n’est pas d’abord celle que l’Église annonce, c’est celle qu’elle entend et dont elle reçoit son existence. L’étymologie du mot Église témoigne de cette extériorité fondatrice. Elle vit de l’écoute de la Parole qui l’appelle, la rassemble et l’envoie.

 

Cette écoute de la Parole de Dieu ouvre à une diversité d’autant plus grande qu’elle doit toujours être articulée à l’écoute des paroles humaines : demande religieuse ou spirituelle, interrogation éthique, indignation devant l’injustice, révolte face au malheur, recherche d’un sens, aide matérielle, soutien moral… C’est au croisement de cette double écoute, celle de la Parole de Dieu et celle des attentes de nos contemporains, que se tient l’Église, sauf à répondre à des questions qu’ils ne se posent pas. C’est seulement dans la corrélation avec leurs préoccupations existentielles, que l’Église sera audible et que l’Évangile pourra être entendu.

 

 

Une Église pour la multitude

 

C’est ainsi que l’Église n’est pas composée de membres identiques conformés à un seul modèle, mais d’auditeurs divers transformés par la seule Parole. Telle est notre vocation spécifique : accueillir les attentes et les cheminements multiples, se laisser interpeller par eux et les placer devant Dieu. C’est pourquoi à l’appellation traditionnelle d’Église multitudiniste (qui pourrait faire sourire quand on pense aux effectifs de nos communautés !), je préfère celle d’Église pour la multitude, afin de souligner que son ouverture s’inscrit dans un projet missionnaire. Nous mesurons en effet les dérives d’une telle ouverture, celles d’une Église à la carte, version ecclésiale de l’individualisme contemporain, faite plus souvent d’engouement que d’engagement. Or si l’Église est là pour tous, elle n’est pas là pour tout. Mais, rassemblée et édifiée par la Parole, elle a pour mission de nous révéler le Christ, en nous offrant des repères pour vivre et penser notre foi. Lui seul peut accueillir nos différences et réconcilier nos différends. Lui seul peut garder dans sa communion la richesse de notre pluralité. Ce qui se dessine ici n’est pas l’entre-soi totalitaire de Babel et son rêve fou de se faire un nom par l’unicité. Ce n’est pas la confusion et la dispersion qui s’en suit. C’est l’écoute et le débat entre tous. C’est la communication source de communion. C’est le miracle renouvelé de Pentecôte où, par-delà la diversité, on peut entendre parler l’autre dans sa propre langue. (Ac 2,6-8).

 

1 Martin Luther, De la captivité babylonienne de l’Église (1520), œuvres, tome II, Genève, Labor et Fides, 1966, p.245.

 

 

 

 

 

 

 

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