L’aumônerie, révélateur des débats de notre société

Philippe Gaudin est directeur adjoint de l’Institut européen en sciences des religions (IESR) au sein de l’École pratique des Hautes-Études. Ses recherches comme son travail de formateur portent sur la laïcité et les faits religieux ainsi que sur les politiques publiques qui s’y rapportent. Il nous donne son regard sur la place de l’aumônerie.

 

 

Qu’est-ce qui fonde la possibilité d’une aumônerie dans la loi de séparation des Églises et de l’État ?

 

L’article 2 de la loi de 1905 dans son deuxième alinéa prévoit une possibilité de financement. Le fait que les aumôneries puissent être subventionnées n’est pas une entorse à la laïcité, mais en est l’expression même. La République garantit le libre exercice des cultes y compris pour les personnes qui ne sont pas libres de se déplacer. À leur demande, le culte peut venir jusqu’à elles. Il s’agit bien d’une demande personnelle pour un service collectif. En raison de cette liberté fondamentale, la République assure que le culte peut se déplacer vers celui qui en fait la demande et accepte de financer très partiellement ce déplacement.

 

© Lucile

 

 

 

On parle souvent de « la » laïcité comme si elle était monolithique. Est-ce le cas pour l’aumônerie ?

 

L’éducation nationale, l’administration pénitentiaire, l’armée ou l’hôpital sont des institutions avec des histoires différentes et où le droit d’accès au culte n’est pas de même nature. Même s’il y a une seule laïcité du point de vue des principes ce n’est pas vrai du point de vue de l’encadrement juridique. Les statuts des aumôniers sont différents. Pour l’armée, l’aumônier est fonctionnaire et il est assimilé à un officier. Il est au service du commandement. Les aumôniers hospitaliers sont des contractuels. Les aumôniers pénitentiaires reçoivent une indemnité. Pour les aumôniers scolaires, il en existe de moins en moins, il faut qu’il y ait un pensionnat et que les parents réclament une aumônerie pour leurs enfants. L’aumônerie des aéroports n’est pas prévue par la loi 1905. Elle s’est d’abord développée autour d’une salle de prière pour permettre aux voyageurs de faire leurs prières rituelles. Depuis peu elle bénéficie d’un regain d’intérêt avec la gestion des crises liées aux accidents. Aujourd’hui, elle est devenue un laboratoire de pratiques interreligieuses.

 

La question du lieu de culte se présente différemment en fonction des institutions et de l’Histoire. Dans les prisons, les lieux cultuels étaient peu présents. Dans les nouvelles structures, se sont développées les salles polycultuelles. L’inconvénient de cette neutralité se joue dans l’aspect esthétique. Seuls quelques symboles mobiles sont ajoutés pour personnaliser la salle. En revanche dans les hôpitaux, l’histoire est différente et l’existence de chapelle du culte catholique est attestée. Le partage de ces lieux n’est pas simple et cela génère même quelques tensions.

 

 

L’aumônerie est-elle utilisée par l’État pour gérer le religieux ?

 

L’aumônerie est un monde à l’intersection des cultes et de la fonction publique. Elle est un révélateur du rapport de notre société avec la religion. Par elle, l’État peut mener une politique publique en matière cultuelle. Pour l’aumônerie pénitentiaire, il y a peu de temps, 75 % des aumôniers étaient chrétiens dont un tiers de protestants. Il y avait donc une surreprésentation et une offre importante par rapport à la demande. Depuis dix ans, l’État a commencé une politique de rattrapage. Aujourd’hui, bien qu’ils représentent 17 % du nombre des aumôniers, la rémunération des aumôniers musulmans représente 60 % de l’enveloppe financière dédiée aux cultes. Pour ne pas diminuer les indemnités des autres cultes, l’enveloppe a simplement été augmentée. L’État ouvre une voie d’engagement et de professionnalisation pour des aumôniers musulmans actuellement jeunes, peu formés et peu fortunés, à la différence de leurs homologues chrétiens : curés, pasteurs ou bénévoles retraités. Pour les nominations, même si l’institution religieuse propose, l’État dispose. Il a là un réel pouvoir.

 

 

La formation est-elle aussi un enjeu ?

 

En 2017, avec le décret du 3 mai et l’arrêté du 5 mai, l’État rend obligatoire une formation civile et civique pour les futurs aumôniers et pour ceux qui sont rémunérés. Ces diplômes universitaires (DU) existent depuis 2007 et sont proposés dans une quinzaine de lieux en France. Sont abordés les aspects juridiques et historiques de la laïcité, mais aussi la sociologie ou la science des religions. Ces diplômes sont ouverts à tous : quidam, fonctionnaires, aumôniers… En plus de la formation, il y a là un lieu de rencontre pour les différents représentants des religions qui pourraient préférer rester dans leur quant-à-soi. Les musulmans découvrent le fondement scripturaire de Matthieu 25.36, « … j’étais en prison et vous m’avez visité », et font le rapprochement avec leur sunna. Même si certains aumôniers tordent un peu le nez pour y aller, ils trouvent cela très intéressant finalement. De plus l’État subventionne ces formations et propose des bourses. Cela en fait une formation de grande qualité.

 

 

Les aumôniers sont souvent présentés comme ayant une double compétence : spiritualité/institution. Est-ce le cas ?

 

Il y a beaucoup plus d’angles que cela. Dans la formation proposée, il y a du droit, de l’histoire, de l’approche scientifique du fait religieux et cela rencontre, dans le for intérieur de l’aumônier, ses compétences théologiques, sa spiritualité. Cette formation, comme toute rencontre, ne laisse pas indemne la façon de croire. Quand un musulman suit le cours d’histoire du judaïsme, et inversement, les lignes bougent. Il existe bien des frontières entre les disciplines, mais les champs s’interpénètrent et pour l’aumônier il s’agit de trouver de nouveaux équilibres.

 

 

 

 

 

 

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