Quand je pense à la montagne, j’ai deux souvenirs d’enfance qui me viennent. Une balade en famille dans la montagne Vannière, près du village paternel en Saône-et-Loire. J’ai gardé en mémoire l’impression d’un moment suspendu. Et d’une jolie vue sur la plaine de la Grosne. Puis, dans ma préadolescence, un été en Haute-Savoie. L’éblouissement des Alpes. Une randonnée, un jour, entre père et fils. Plus tard, au début de mon ministère, j’ai apprécié d’être entouré de moyennes montagnes, mes préférées, je crois. Elles me suffisent. Montagne bourbonnaise, monts de la Madeleine, du Forez, du Beaujolais ou du Lyonnais sont, de fait, les endroits où parfois je m’évade.
Un lieu aux mille acceptions
Un passage en revue des livres bibliques révèle les diverses acceptions du terme montagne. C’est tout à la fois le lieu : de refuge (à commencer par Lot : « Fuis vers la montagne de peur de périr », Genèse 19.17 b –Traduction œcuménique de la Bible) ; de culte ; d’où viennent les bénédictions (« Les bénédictions de ton père ont surpassé les bénédictions de ceux qui t’ont engendré, jusqu’au bout des coteaux d’éternité », Genèse 49.26 – Martin) ; de rencontre avec Dieu ; de révélation ; de résidence des ennemis ; de sépulture à l’air libre et sans que les proches ne s’appesantissent – obsèques on ne peut plus calviniennes et ma foi très écologiques (« Aaron mourut là, au sommet ; puis Moïse et Éléazar redescendirent de la montagne », Nombres 20.28 b – La Bible/Nouvelle français courant) ; de convoitise et d’espérance ; du seul EVJF (enterrement de vie de jeune fille) de la Bible, mais pour se consacrer au Seigneur (la fille de Jephté y pleure sa virginité avec ses compagnes pendant deux mois avant de respecter le vœu de son père en Juges 11.38) ; associé au dieu d’Israël et, pour cela, craint par les Araméens (« Leur dieu est un dieu de montagnes ; c’est pourquoi ils ont été plus forts que nous », 1 Rois 20.23 – Louis Segond) ; de résidence des rapaces ; où le Seigneur montre sa supériorité ; à connotation péjorative et éruptive lorsqu’il est associé à Babylone (« Voici, j’en veux à toi, dit l’Éternel, montagne de destruction qui détruis toute la terre ; j’étendrai ma main contre toi, et je te roulerai du haut des rochers, et je ferai de toi une montagne brûlante », Jérémie 51.25 – Darby) ; où l’on peut paradoxalement s’échouer, tel Jonas (« Aux extrémités des montagnes je descends », Jonas 2.7 – Bible des écrivains) ; de tentation bien avant l’invention de la tartiflette (Matthieu 4.8-9) ; pour sermonner, mais surtout enseigner les disciples (Matthieu 5-7) ; de l’ultime envoi ; d’une spiritualité intense (« Jésus s’en alla prier dans la montagne ; il passa toute la nuit à prier Dieu », Luc 6.12 – Nouvelle Bible Segond) ; d’un repos parfois contrarié (Jean 6.3-5a) ; enfin, de cachette illusoire, toutes classes sociales confondues, par temps d’apocalypse (« Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : “Tombez sur nous et cachez-nous loin de celui qui est assis sur le trône et loin de la colère de l’Agneau.” », Apocalypse 6.16 – Segond 21).
Lieu de la révélation
Il manque au moins une occurrence dans cette liste qui, pour attentive qu’elle soit, ne prétend
pas à l’exhaustivité. Elle est évoquée dans la seconde épître de Pierre : « Et cette voix, nous l’avons entendue venant du ciel, étant avec lui sur la sainte montagne », 2 Pierre 1.18 – Bible du centenaire, Société biblique de Paris. Dans les Évangiles synoptiques, la montagne où se déroule la Transfiguration renvoie à plusieurs acceptions déjà évoquées : Jésus s’y rend pour prier ; c’est aussi le lieu d’une révélation, d’où la voix céleste reprenant la parole du baptême.
Lieu à quitter
L’allemand a forgé le terme Montanwesen à partir du latin pour désigner la science de l’exploitation de la montagne. Car depuis le XIXe siècle, le voyageur occidental n’est pas le seul à l’avoir conquis : l’industrie aussi. Que Pierre, dans le récit évangélique, soit empêché d’y planter des tentes devrait-il nous rendre attentif à ne pas la mutiler ? La conscience d’avoir assisté à un moment privilégié ne saurait pourtant figer les disciples. Ils redescendent dans la plaine, invités, en Marc et Matthieu, à garder le secret : la béatitude et le but ne sont pas encore atteints pour Jésus. La conscience que la fonte des glaciers aura des conséquences de plus en plus fâcheuses sur notre quotidien ne devrait pas non plus nous paralyser, mais orienter notre marche et nous donner la force de vivre les exodes nécessaires.

