Les méandres du Rhin

Légendes, échanges commerciaux et religieux, espèces rares ou disparues… Des Alpes à la mer du Nord, les eaux du Rhin charrient des fragments de notre histoire collective. Au fil des aménagements sur son lit, l’ancienne frontière a cessé d’être fleuve pour devenir canal. Mais la vie sourd dans ses méandres.

© Adrien Labit

« Tous les faits de l’histoire s’expliquent en grande partie par la disposition du théâtre géographique sur lequel ils se sont produits : on peut même dire que le développement de l’humanité était inscrit d’avance en caractères grandioses sur les plateaux, les vallées et les rivages de nos continents. »
Élisée Reclus, in Revue des deux mondes, 1864

 

 

« Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout le monde visite et que personne ne connaît, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit. Pourtant ses ruines occupent les imaginations élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses ; et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l’œil du poète comme à l’œil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le passé et l’avenir de l’Europe. »
Victor Hugo, Le Rhin. Lettres à un ami, 1842

 

Des sources alpines à son delta néerlandais, le Rhin n’est pas qu’un fleuve qui traverse l’Europe centrale en charriant pierres, brumes ou poissons. Céréales ou croisiéristes. Pendant des siècles, il est l’une des grandes artères commerciales de l’Europe. Surtout, de Strasbourg à Bâle, de Rotterdam à Coblence où se jette la Moselle, de Speyer à Constance, il relie des villes où s’est écrit une partie de l’histoire intellectuelle et culturelle du continent. Au XVe siècle, l’époque de l’Humanisme et de la Réforme protestante, sur ses rives et dans ses méandres, l’Europe se met à penser autrement. L’Humanisme trouve dans les cités rhénanes un terrain fertile. L’imprimerie, née à Mayence avec Gutenberg, transforme le Rhin en un réseau de diffusion culturelle. Les idées ne voyagent plus à la vitesse d’un cheval, mais au rythme d’un fleuve. La Réforme emprunte la même voie. Les thèses de Martin Luther franchissent les frontières grâce aux imprimeurs et aux marchands. Les Flugschriften, ou écrits volants – imprimés d’une ou deux pages –, répandent ses idées au grès des flots et des vents rhénans. Bientôt, certaines villes passent à la Réforme. Strasbourg, Bâle, Worms, Speyer…

 

Ponts et passages

 

Le Rhin transforme la géographie en un tableau vivant où les Hommes bâtissent, détruisent et reconstruisent. L’Histoire se raconte dans ses paysages avec ses châteaux en ruines, ses cathédrales gothiques, ses universités, ses cités et ses ports industriels. L’art aussi s’en inspire. Il s’y contemple dans les textes de Victor Hugo, Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Alfred de Musset ou Friedrich Hölderlin.

Sur les toiles du peintre William Turner ou dans la musique de Richard Wagner. Au fil des siècles, le fleuve change de signification. Les Romains le voient comme la limite de leur Empire, les poètes allemands y voient la patrie des légendes, les Français, un rêve d’horizon. Tour à tour, il voit passer des conflits meurtriers et des négociations de paix, des désirs de conquêtes et des nécessités de dialogue. Le XXe siècle fait à nouveau du Rhin une frontière. Il devient même une idole nationale sacralisée et un emblème de la revanche dans l’imaginaire nazi. Après la Seconde Guerre mondiale, il retrouve peu à peu son sens plus profond de lien et devient laboratoire de réconciliation.

Strasbourg est désormais capitale de l’Union européenne. Le fleuve est aujourd’hui passage d’une rive à l’autre, symbole d’une Europe de la coopération, de la liberté, de l’échange, d’une conscience écologique et démocratique.

 

Dossier – Le Rhin : les méandres d’un fleuve

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