Un cinquième évangile en musique

Leipzig, mai 1724, il y a juste 300 ans. Dans la bibliothèque que son mari Johann Sebastian a aménagée à leur nouveau domicile, Anna Magdalena Bach recopie une cantate, le sourire aux lèvres – souvent on sourit quand on se délecte. Autour d’elle, des centaines de volumes : partitions, ouvrages de théologie en latin, en grec, des écrits de Luther et sa traduction en allemand de la Bible annotée de la main de Bach…

À 23 ans, mariée depuis trois ans, elle a déjà deux enfants, en plus des quatre survivants du premier mariage de Johann Sebastian. Une jolie famille. Musicienne dans l’âme, elle découvre avec plaisir chaque semaine une nouvelle cantate à copier, par quoi l’art de son époux transcende la prédication dominicale. Un regret pourtant : elle a dû abandonner sa charge de prima donna à la cour de Köthen, où sa belle voix de soprano lui procurait un bon salaire. Mais dans cette ville calviniste la musique religieuse n’est pas admise.

 

Dans la ville luthérienne de Leipzig en revanche, Bach a enfin pu faire jouer il y a quelques semaines sa sublime Passion selon saint Jean lors du vendredi saint, et Anna Magdalena en est encore tout éblouie. Comme les Évangiles, l’œuvre fait revivre aux fidèles la Passion du Christ. Elle entend encore cette montée douloureuse au Golgotha, ce cri de la foule « Barabas ! », les larmes amères de Pierre après son reniement, cet aria « Tout est accompli », ou le chœur final « Repose en paix ».

 

Oui, elle regrette d’avoir abandonné sa carrière, mais Leipzig est une ville importante, avec une université réputée, que déjà elle imagine fréquentée par ses enfants. Et puis Johann Sebastian est tellement occupé : à 39 ans il est tout à la fois cantor (directeur de la musique d’église), compositeur, facteur d’orgue, organiste, enseignant… Et ce n’est que l’écume : il connaît les principales œuvres musicales passées et présentes ; il est un virtuose de l’orgue ; il s’intéresse à la physique, aux mathématiques… Elle sait aussi sa foi profonde, sa connaissance des textes religieux, sa relation « en direct » avec Dieu.

 

Et, tout en s’appliquant à recopier le sigle SDG (Soli Deo Gratia) que Johann Sebastian appose sur ses partitions, elle songe que toutes ces œuvres de son époux ont un rôle semblable aux vitraux des cathédrales : une véritable mise en scène pédagogique des Évangiles. Comme les vitraux, ses cantates illuminent les dimanches. Son œuvre religieuse exalte si bien le Christ qu’un jour on l’appellera le cinquième évangile.

 

 

Sommaire n°195 – mai 2024

 

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