En février 2006, je suis partie représenter l’Église réformée de France à l’assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises (COE) à Porto Alegre. Cette assemblée a débattu d’un projet de texte sur la globalisation, c’est-à-dire la dimension économique de la mondialisation. Le texte a été finalement renvoyé pour être retravaillé, mais ces débats m’ont profondément marquée. J’ai alors réalisé qu’à côté de la « micro-éthique », centrée sur notre comportement individuel, il existait une « macro-éthique » travaillant sur les comportements collectifs et sociétaux. Cette macro-éthique articule le témoignage concret des organisations chrétiennes avec une réflexion sur les systèmes (financiers, économiques, d’influence, de diplomatie, etc.), les dynamiques collectives, les modes de gouvernance et de régulation, etc. J’y ai découvert l’importance pour les Églises de remettre en question les systèmes mondiaux promoteurs d’injustice. Cette découverte a été un choc qui m’a ouvert les yeux.

Articuler service et plaidoyer
Dès les débuts du mouvement œcuménique, la diaconie, c’est-à-dire le service aux populations dans le besoin comme forme de témoignage, a été centrale. L’un des deux mouvements à l’origine du Conseil œcuménique des Églises, Life and Work (appelé « christianisme pratique » en français), se concentrait sur le service commun des Églises, en particulier dans les domaines de l’éducation, de l’économie, de l’industrie et des relations internationales.
Dès les années 1970, les questions de protection de l’environnement et de développement durable prennent une place croissante dans le débat du COE. À l’heure où l’ONU et les organisations internationales parlent de développement économique, le COE souligne l’importance d’articuler économie durable et bientraitance des personnes et des écosystèmes. Car la paix, la justice et la préservation de l’environnement sont interdépendantes et les solutions choisies pour le développement économique peuvent entraîner soit une spirale vertueuse soit un cercle vicieux pour les personnes et les écosystèmes.
Cette préoccupation donne naissance dans les années 80-90 à la démarche Justice, paix et sauvegarde de la création. Ce processus est initié en 1983, durant l’assemblée du COE à Vancouver, et culmine avec la Rencontre de Séoul en 1990. Les dix axes de travail alors énoncés continuent de figurer dans les programmes d’action du COE.
Si cette démarche a eu peu d’écho en France, elle a influencé profondément la réflexion et l’action dans le monde de nombreuses Églises, en particulier dans leur dénonciation de la mondialisation économique néolibérale qui se développe alors de façon exponentielle.
Dans les années 1990-2000, la thématique prend le nom de « théologie de la vie ». Le travail se poursuit aujourd’hui avec le « pèlerinage de justice et de paix » initié à l’assemblée de Busan en 2013. Un texte missionnaire du COE, « Ensemble vers la vie », affirme que les personnes en marge de la société sont des témoins privilégiés du Christ et devraient donc être placées au centre de l’Église.
L’Alliance réformée mondiale (ARM) a par ailleurs adopté en 2002, lors de son assemblée d’Accra, une « Confession » sous forme d’engagement des Églises pour la justice économique et écologique, rejetant l’économie mondiale néolibérale, la culture consumériste, la croissance illimitée, le culte du profit, les théologies de la prospérité, l’exclusion des pauvres.
Développements actuels
Les Églises et organisations chrétiennes internationales travaillent aujourd’hui encore selon trois axes principaux : la diaconie, pour répondre aux besoins humains les plus urgents et compenser les effets les plus flagrants de l’injustice ; la sensibilisation des Églises ; le plaidoyer, pour s’attaquer aux sources de ces injustices, à leurs origines systémiques.
Les interventions sur le terrain peuvent être humanitaires, de développement (agriculture, santé, activités génératrices de revenus) à plus long terme ou des missions de résolution de conflit. Un des axes principaux des organisations chrétiennes internationales est devenu la coordination entre elles, pour ne jamais risquer d’entrer en concurrence, mais se déployer de façon complémentaire pour gagner en efficacité. Le COE prépare actuellement un texte sur la diaconie œcuménique, qui explicite les grands principes de cette coopération et de cette coordination.
Le plaidoyer se joue auprès des gouvernements et des institutions internationales (ONU, etc.) où les Églises et organisations chrétiennes ont des représentants. Il passe par la dénonciation des injustices du système actuel. Il se joue aussi dans l’imagination d’alternatives. Divers organismes cherchent par exemple à élaborer une nouvelle architecture financière et économique internationale (NIFEA) et forment des responsables d’Église dans les domaines de la gouvernance, l’économie et le management pour promouvoir et mettre en place ces alternatives au niveau local. Ils prônent également l’instauration d’une « taxe Zachée » pour taxer les multinationales et les échanges de capitaux, pour réduire les inégalités et financer l’urgence climatique.
La sensibilisation des Églises se joue sur les plans théologiques et pédagogiques. Côté théologique, la Fédération luthérienne mondiale (FLM) travaille par exemple sur l’action diaconale comprise comme « convivialité », à l’articulation entre la vocation, la justice et la dignité. La vocation reconnaît à toute personne ses dons, sa créativité, ce qu’elle peut apporter à la société et l’amour qu’elle a à offrir aux autres ; la pratique de la justice lutte contre les inégalités, l’endettement et plus largement contre une logique économique de prédation, et encourage la redistribution des richesses ; l’action en faveur de la dignité combat l’exclusion, le trafic d’êtres humains, protège l’écosystème entourant les personnes (environnement, relations, échanges de proximité) et soutient la vie démocratique et associative. Comme Jésus redonnait aux personnes qu’il guérissait leur place dans la société, comprendre la diaconie comme convivialité aide à replacer les bénéficiaires en situation de membres à part entière de la société vue comme un réseau d’interdépendances croisées.
Côté pédagogie, le COE a présenté en 2019 une feuille de route pour une communauté juste et soutenable, qui propose 15 pistes de travail au niveau local, autour de cinq axes :
– soutenir et pratiquer une agriculture à petite échelle, créatrice de vie ;
– énergie renouvelable et protection du climat ;
– une consommation juste et soutenable ;
– économies de vie ;
– créer des réseaux/agir avec d’autres.
Pour aller plus loin :
La feuille de route du COE est téléchargeable :
www.oikoumene.org/sites/default/files/Document/Roadmap%20Magazine_FR_2_2_home_print.pdf
