Protestantisme et extrême droite

La foi et l’éthique protestantes sont incompatibles avec un vote en faveur de l’extrême droite. Il faut être extrêmement clair à ce sujet. Cela n’empêche que l’on peut comprendre le choix de protestants qui, par déception, par lassitude, par indignation, par souhait d’essayer autre chose, sont tentés de déposer dans l’urne un bulletin en faveur d’une figure de la droite radicale. Mais ils doivent savoir qu’en faisant ceci, ils nient les clivages insurmontables entre le programme que celle-ci présente et les valeurs fondamentales que portent les protestants depuis cinq siècles.

« Préférence nationale »

 

Le premier clivage est celui qui oppose le principe de la « préférence nationale » au message d’hospitalité inhérent à l’Évangile. Dans un contexte de nationalisme juif, qui mettait néanmoins en œuvre l’accueil de l’étranger, au même titre que le soin porté à la veuve et à l’orphelin, Jésus élargit considérablement la catégorie « prochain ». Il donne systématiquement en modèle les Samaritains, ennemis héréditaires des Juifs, et il se laisse toucher par la parole d’une femme cananéenne (Mt 15.28). Il a donné sa vie pour tous les êtres humains, sans tenir compte de leur origine. Et il s’identifie au « plus petit de [ses] frères » (Mt 25.40). 

 

Le second clivage est celui qui oppose la désignation de boucs émissaires à la mission de réconciliation qui est celle des chrétiens. L’anthropologue René Girard a montré combien l’œuvre du Christ, qui s’est fait lui-même offrande pour tous, a mis à mal le mécanisme séculaire du sacrifice d’une victime émissaire. Et en s’adressant aux Corinthiens, l’apôtre Paul rappelle à ses lecteurs qu’ils ont reçu de Dieu le ministère de la réconciliation (2 Co 5.19-21). 

 

Personne n’est de trop

 

© Priscilla du Preez/Unsplash

Le troisième clivage est celui qui oppose le discours populiste de division et de stigmatisation des « élites » à la valeur de solidarité portée par la tradition chrétienne. L’économiste protestant Charles Gide, pionnier de l’économie sociale et solidaire, appliquait la métaphore du corps humain, convoquée par Paul pour parler de l’Église (1 Co 12.12-31), à l’ensemble de la société : « L’œil ne dit pas à la main : “Je n’ai pas besoin de toiˮ » (1 Co 12.21). Personne n’est de trop, et les plus vulnérables, comme les organes les moins honorés dans le corps, doivent faire l’objet de la plus grande sollicitude. Or, les associations qui créent du lien risquent de voir leurs subventions fondre avec l’extrême droite au pouvoir, municipal, régional ou national. 

 

Le quatrième clivage est celui qui concerne la sauvegarde de la Création. Le programme de l’extrême droite est un désastre pour l’environnement, la transition énergétique, le soutien aux petits paysans et la lutte contre le dérèglement climatique. La tradition biblique en appelle au contraire à la responsabilité : « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder » (Gn 2.15). Le terme hébreu que l’on traduit par « garder » (« shamar ») est le même qui concerne le soin infini avec lequel nous devons garder les commandements de Dieu. 

 

Depuis cinq siècles, les protestants ont eu à souffrir chaque fois que la France était gouvernée par un pouvoir autoritaire, centralisateur ou nationaliste. C’est pourquoi ils ont été qualifiés de « vigie de la République », prêts à résister contre toute menace portant sur l’État de droit.

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