Silvacane et les vaudois

L’abbaye de Silvacane est, avec Sénanque et le Thoronet, l’une des trois « sœurs » cisterciennes de Provence, construites au XIIe siècle. Son histoire se mêle à celle des vaudois du Luberon, en pointillés et avec quelques interrogations.  

Il y a bien des raisons de s’arrêter à l’abbaye de Silvacane, près de la Roque d’Anthéron. Voir ou revoir ce très bel ensemble architectural, aujourd’hui rénové. Méditer sur ce qui fut, au XIIe siècle, un projet de vie monastique assez vite abandonné. Rêver sur ce paysage de la rive sud de la Durance, face à la montagne du Luberon, et sur ce nom de Silvacane – la forêt de roseaux. Ou encore, écouter l’été les notes des clavecins ou des quatuors à cordes…

 

Ceci ne dit pas encore toute l’originalité du lieu. Au milieu du XIIe siècle (après d’autres), les moines cisterciens s’étaient installés en surplomb des marécages pour les drainer et développer des projets agricoles. Mais le bel élan impulsé par Cîteaux – un retour à la pauvreté et à la vie spirituelle – a connu à Silvacane bien des désenchantements : l’oubli par les moines de leur vocation première, des épisodes très violents avec l’abbaye de Montmajour, des catastrophes naturelles, la peste noire, les conséquences de la guerre de Cent Ans, puis la concurrence de l’imprimerie pour les copistes… Autant de facteurs qui, dès la fin du XIIIe siècle, affaiblirent l’abbaye et la rendirent peu à peu à une solitude muette.

 

L’abbaye de Silvacane a connu bien des orages (© Wikipédia)

 

 

 

De précieux migrants

 

La Provence présente alors un état de désolation, souffrant notamment des ravages des bandes armées, du manque d’argent, d’une gouvernance incertaine. Les villages du Luberon sont quasi déserts. Les seigneurs, privés de main d’œuvre, cherchent à repeupler le pays, encouragés par le « bon Roi René ». Ainsi, avant 1500 et pendant plusieurs décennies, on fait venir dans le Luberon un nombre très important de familles des Alpes et du Piémont – dont de nombreux vaudois. Celles-ci connaissent déjà la région et fuient volontiers la misère de leurs vallées et les persécutions de l’Inquisition diligentées par l’archevêque d’Embrun. Des gens honnêtes, qui travaillent dur… Leur foi ne paraît pas avoir été un frein à cette opération. Est-ce parce qu’ils pratiquent un double culte, catholique officiellement, vaudois dans la clandestinité ? En 1513-14, le comte Jean de Forbin accueille à La Roque plus de 70 familles, pour la plupart vaudoises, par « actes d’habitation » (elles seront sans doute en nombre plus restreint ensuite). Les colons s’implantent dans un « hameau » situé tout près de Silvacane. Certains sites internet parlent d’un culte célébré dans l’église abbatiale, ce qui peut surprendre… Celle-ci, devenue église paroissiale de La Roque en 1513, devait accueillir des fidèles catholiques. Lionel Michaud, directeur de l’office de tourisme de La Roque, passionné par cette histoire, pense plutôt que des prédications avaient lieu à l’extérieur de l’abbaye, dans un creux protégé, un peu comme au « Désert ».

 

Pureté et sobriété architecturales

 

(© Wikimedia Commons)

 

 

 

Rescapés

 

Autour de 1530, le vent redevient mauvais. Les vaudois, jusque-là très neutres, apparaissent au grand jour lorsqu’ils rejoignent l’Église réformée (avec le synode de Chanforan en 1532). La politique religieuse de François Ier connaît de multiples retournements, motivés par la peur. Les troubles et les bûchers s’enchaînent tragiquement. Une date résonne encore dans la mémoire vaudoise : en avril 1545, sur ordre du Roi, Jean Maynier, baron d’Oppède, premier président du Parlement d’Aix, organise dans le Luberon une expédition spectaculaire et sanglante. Les vaudois/protestants de tous les villages affrontent la barbarie, les viols, les tueries… Beaucoup de ceux qui fuient meurent de faim en forêt, privés de secours. Les familles de Silvacane et de Rognes, prévenues à temps, échappent au massacre. Peu après ces événements, elles se regroupent à La Roque, formant un quartier « vaudois ». Un temple a été construit en 1560, confirme L. Michaud. L’historien Jean-Jacques Dias mentionne une sorte de « simultaneum » dans l’église de Lourmarin. Concernant Silvacane, ce qui est plus sûr, explique Louis Pignoly, guide à l’abbaye, c’est que catholiques et protestants, après l’épisode de 1545, ont successivement utilisé de façon très profane, et parfois maltraité, ce qui restait des bâtiments.

 

Comme on aimerait faire revenir tous les acteurs de ces siècles sur le site paisible et lumineux d’aujourd’hui…

 

 

 

Site : abbaye-silvacane.com

 

 

 

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