Dans le monde antique, où la croyance aux esprits et aux démons fait partie de la vie, l’exorcisme était un phénomène familier. On attribuait à l’influence d’esprits maléfiques l’ivrognerie, la débauche ou de fortes douleurs, mais aussi et surtout les troubles de la personnalité : crise d’épilepsie, état dissociatif, psychose. Lorsque l’individu ne paraît plus être maître de lui-même, lorsque la maîtrise de son corps lui échappe, l’invasion de son organisme par un esprit mauvais est l’explication qu’offre la culture ambiante. Expulser l’intrus est alors la thérapie appropriée, qui les réintègre dans la vie sociale.
Or, la présence d’un démon en un individu est considérée comme une invasion du mal ; c’est donc le combat cosmique contre les puissances hostiles à Dieu que conduit l’exorciste. En langage évangélique : quand il expulse le mal, Jésus fait advenir le Règne de Dieu (Luc 11.20).
Aliénations culturelle et personnelle
Comment expliquer le taux élevé d’exorcismes dans l’Évangile ? On a rapproché cette fréquence de la situation des sociétés colonisées, en Afrique notamment. Dans ces sociétés occupées comme l’était la Palestine par une puissance étrangère, les cas de possession démoniaque se sont en effet multipliés. Tout se passe comme si l’aliénation de la culture et de la religion autochtones par une culture étrangère se cristallisait, à l’échelle de l’individu, par un phénomène d’aliénation personnelle. Autrement dit : l’individu incorpore en lui la dissociation socioculturelle que vit son milieu, dépossédé de son identité par un pouvoir dominant. La multiplication des exorcismes dans l’activité de Jésus trahit un même état de psychopathologie.
Restituer la dimension politique
Le cas de l’aliéné de Gérasa, qui erre dans un cimetière et s’automutile, correspond parfaitement à cette pathologie ; Jésus menace les esprits impurs qui l’habitent, dont le malade donne le nom : « Légion ». Ces esprits supplient alors Jésus de les faire entrer dans un troupeau de porcs, qui se jette d’une falaise dans le lac et se noie (Marc 5.1-20). Le récit restitue la dimension politique de l’humiliation ressentie par les habitants : Légion est le nom de la troupe romaine d’occupation et le porc, animal impur, correspond à ceux qui souillent la Terre sainte. À la détresse socioculturelle du pays d’Israël au temps de Jésus correspond une fréquence d’exorcismes. Il vaut la peine de se demander si le regain d’intérêt pour l’exorcisme aujourd’hui répond aux mêmes besoins.
