Cordée d’alpinistes en route vers un sommet © Pictrider
Dans la cordée, on peut dévisser et entraîner les autres dans sa chute. Mais on peut aussi être celui qui retient, freine la chute et sauve. Cela suppose un esprit de corps qui n’exclut pas, pour des raisons pratiques (chacun pouvant avoir un domaine d’expertise) ou de notoriété (il y a toujours un « chef d’expédition », une tête de gondole pour capter sponsors et couverture médiatique), une hiérarchie plus ou moins marquée. Car tous ne sont ici pas semblables, en dépit de ce que donne à voir cette image qui n’a rien de réel. Peu de choses distinguent en effet les uns des autres, qui ressemblent davantage à des soldats qu’à des alpinistes.
Mais puisque les ascensions ne se font pas de front, il en est toujours un pour attirer le regard, fût-il accoutré à l’identique des autres : le premier de cordée. On peut supposer que cette attention naît du fait que c’est lui qui choisit la bonne passe, estime la voie la plus sûre pour la cordée entière. Sa responsabilité est engagée et il sera récompensé, au moins symboliquement, en parvenant le premier au sommet. Il en est cependant un autre qui devrait nous préoccuper davantage et que, faute de mieux, on appellera le dernier de cordée.
« Dernier de cordée », appellation péjorative qui rattache celui qu’elle désigne aux classes sociales les plus défavorisées. Sa position en fait un homme à la traîne, un « boulet », un poids mort, presque un danger. Il est pourtant celui qui ferme la marche, assure l’arrière-garde. Dans les situations où le risque existe, il s’expose. Mais ce dernier de cordée est également celui qui nous rappelle notre devoir à l’égard du plus petit, du plus faible, du plus obscur, l’alpiniste de la onzième heure en quelque sorte. À peine a-t-il rejoint ses compagnons à l’endroit où la cordée marque une pause qu’il lui faut déjà repartir, sans avoir goûté au repos ni s’être laissé toucher par le sublime du panorama. Le premier de cordée est déjà reparti, recréant de la tension sur la corde, cette ligne de vie qui parfois nous entrave et nous étrangle. Cette corde, elle nous tire, de temps à autre sans ménagement, mais aussi nous soulage quand on ne parvient plus à avancer seul.
Que l’on se figure alors Dieu en premier de cordée, premier à donner son amour, premier attentif aux derniers, et l’ascension devient métaphore de vie, loin de l’orgueilleux exploit, d’une mise en danger de soi aux motifs pas toujours bien justifiés. S’encorder à Dieu, ce n’est pas être tiré par lui mais attiré par une promesse. Accepter cette douce traction, c’est s’entendre appelé par son prénom et non être assigné à une fonction de premier ou dernier. Ne serait-ce pas cela que désigne l’expression « tutoyer les sommets » ?
