Le Dieu biblique de la Réforme est un dieu transcendant, c’est-à-dire extérieur au monde, transgressant à volonté les limites du monde. Par conséquent, l’infini, jusqu’alors toujours dévalorisé comme une imperfection, un inachèvement, devient quelque chose de positif. L’univers est infini, le monde est illimité, et les sociétés touchées par la Réforme se tournent résolument vers l’océan, où il n’y a plus ni roi ni pape, et où partout nous sommes seuls avec Dieu. Les principes du protestantisme poussent ainsi à transformer sans cesse les limites de notre monde. L’exil imposé aux dissidents persécutés est devenu une condition existentielle revendiquée : on peut toujours partir, quitter, aller ailleurs, non seulement coloniser de nouveaux territoires, mais se marier avec d’autres et devenir soi-même autre. La logique protestante est celle de la sortie, de l’ek-sistence (se tenir en dehors). L’essence de l’homme c’est son existence, écrivait le très protestant Sartre. La nature de l’homme est de sortir de sa nature, de l’excéder. La logique protestante est ainsi celle de l’émancipation : il faut sortir de la mainmise tutélaire des autorités patriarcales, se défaire radicalement de la servitude volontaire pour accéder à une autonomie responsable : et justement, on ne peut se libérer soi-même, tout seul ; il faut avoir été délivré, de l’extérieur, pour propager à son tour l’Évangile de la libération, qui est Exode. L’éthique protestante, par l’exigence infinie de l’amour du prochain, ne cesse d’infléchir, de déformer, d’interpeller, de transgresser les règles et les commandements finis de la Loi. La Genèse raconte d’ailleurs une désobéissance originaire : il est impossible d’obéir à Dieu si on ne peut pas lui désobéir. Et c’est sur cette possible désobéissance qu’il faudra reconstruire ensemble l’éthique et la politique, la démocratie.

la logique protestante est aussi l’émancipation
© mo-metallkunst – Pixabay
Les limites du possible
Mais maintenant ? Ce moment n’est-il pas menacé de sombrer dans les temps qui nous secouent ? C’est comme si nous avions transmis au reste du monde un moteur qui nous a échappé, qui a échappé aux « intentions » qui le tenaient dans les limites d’un usage réglé, et que cette illimitation tourne au cauchemar. Prenons par exemple le « croissez et multipliez », devenu la maxime d’une croissance illimitée. Georges Bataille y voyait, avec le refus de toute dépense inutile et le réinvestissement de tous les excédents dans une productivité accrue, le principe protestant d’une accumulation capitaliste qui ne pouvait se terminer que dans la catastrophe d’une grande dépense explosive. L’exégèse aurait pu, avec Calvin et Leibniz, interpréter le « croissez et multipliez » dans le sens d’un « multipliez la diversité du vivant, des formes de vie ». Il a fallu que la croissance se fasse tant dans l’exploitation quantitative des ressources naturelles, que dans la production quantitative de biens de consommation et l’augmentation sans limite des choix. La sphère de ce qui est ouvert à notre faculté de comparer et de choisir ne cesse de s’élargir. Le rêve de pouvoir tout choisir va jusqu’à rêver de se redonner nos conditions, c’est-à-dire de quitter notre condition native et terrestre. Le transhumanisme nous propose ainsi de bientôt quitter une planète Terre devenue inhabitable et inhospitalière, et d’aller fonder ailleurs de nouvelles colonies, où tout sera choisi librement. C’est ici que nous touchons au trouble profond de l’Occident protestant. C’est ici que nous découvrons, une à une, toutes les limites que nous avions cru pouvoir pulvériser, à coups de records et d’audacieuses transgressions. Le totalitarisme, disait Hannah Arendt, est un monde où tout est possible. Tout n’est pas possible, et encore moins compossible, possible en même temps. Il vient un moment où nous rencontrons un « non », une limite à ne pas franchir, il vient un point où la désobéissance ne serait obéissance à rien de supérieur, ne serait rupture et émancipation, mais pour aucune nouvelle alliance. Il est un point au-delà duquel l’ouverture généralisée ne permet plus de rencontrer l’autre, mais noie la différence entre soi et autrui, entre une culture et une autre, et se retourne en clôture totale. Il est un point au-delà duquel l’intelligence des complexités tourne au burn out psychique et sociétal et se retourne en bêtise.

« Limiter c’est militer »
En marge d’une des pages de son exemplaire de La critique de la raison pure de Kant, que nous avons au fonds Ricœur, le philosophe Paul Ricœur avait noté « limiter c’est militer » : la militance consiste d’abord en savoir tenir les limites, et savoir sa propre finitude. On est cependant au cœur de ce que j’appelais tout à l’heure le « moment protestant ». Et il s’agit bien aussi maintenant de tenir les limites, de protester pour les limites, d’attester les limites, d’y revenir mais tout autrement, comme après la crise, après la critique des fausses limites, mais aussi des fausses illimitations. Il s’agit désormais de revenir au monde commun, au monde ordinaire ; il n’y en a pas d’autre. Il ne s’agit plus de croire qu’on peut toujours partir ailleurs, qu’il y aura toujours une « issue ». La planète est finie, ses ressources sont finies, comme notre condition d’être nés et d’être mortels. Il n’y a pas d’ailleurs, il faut « faire avec » ceux qui sont là, avec ce qui est là. Il s’agit de rompre les liens serviles, oui, mais pour ensuite contracter de libres alliances et des liens libres, de libres attachements. Car les humains n’ont pas seulement besoin d’émancipation, mais de tous les libres attachements qui les tiennent ensemble. Il s’agit d’interpréter librement, dans une fidélité créatrice, tout ce qui nous a été donné de naissance, nos corps, nos langues et cultures, tous les héritages de nos prédécesseurs, mais non de croire que nous ne devons rien qu’à nous-mêmes, que nous marchons bardés de droits sur une table rase. Il ne s’agit pas de quitter le monde, mais de le sauver, car ce monde a d’abord et avant tout été aimé par Dieu. Il s’agit de retrouver la transcendance et l’altérité dans la moindre différence, dans l’intense pluralité des vivants, des langues, des formes de vie, d’habitat, de culture, enfin vraiment et joyeusement multipliées ! C’est en acceptant l’étroitesse de nos points de vue sur le monde que nous reconnaîtrons qu’il y a eu, qu’il y a, et qu’il y aura d’autres points de vue sur le monde, et que c’est le fait même qu’il puisse être perçu de tant de façons différentes qui fait que c’est bien le monde, le même monde, un monde fragile, tendu, d’autant plus dense que pluriel. Un monde où chacun, pour rencontrer un autre que soi, doit accepter d’avoir un soi fini, accepter d’exister, d’être soi-même parmi d’autres, et d’être ainsi accueilli au monde. La confiance ainsi trouvée, confiance en soi et en l’autre, en Dieu et dans le monde, sera notre réponse à la peur qui nous hante et qui ne demande rien que le maintien à tout prix du statu quo.
