Changer le monde et pas de monde

Est-il possible d’avoir une pensée politique articulée sur une pensée théologique ? Penser Dieu aide-t-il à penser le monde ? N’y a-t-il pas tout simplement une exclusion de l’un et de l’autre ? Penser l’un ne pourrait-il que favoriser l’emprise du religieux sur la société ?
Changer le monde et pas de monde

Pour une utopie à façonner au jour le jour
©DR

Dans l’évangile selon Jean (chapitre 14), Jésus interpelle ses disciples en leur disant : « Vous êtes dans le monde, mais vous n’êtes pas du monde… » Cette formule répond à un certain nombre d’autres, dans cet évangile qui en rend une première lecture parfois ardue pour ceux qui n’ont pas l’habitude de la rugosité de ce texte.

 

 

Une lecture en tension


Pour les habitués, il arrive qu’ils n’entendent plus les aspérités et les incohérences apparentes de ce texte. De fait, plutôt que les incohérences, il faut reconnaître à l’évangéliste Jean un talent certain pour faire ressortir, par la poétique de son verbe, les tensions de la foi chrétienne. Car, de fait, le Royaume est tout à la fois déjà présent dès que Jésus prononce « Le Royaume est au milieu de vous… » et, dans le même temps, pas encore advenu ! Les chrétiens se trouvent donc dans cette tension féconde de devoir pleinement s’investir « dans le monde » sans jamais succomber à la tentation d’être « de ce monde » et voir dans ce dernier la finalité ou le lieu de la finalité de leurs engagements.

 

Le théologien protestant Gabriel Vahanian (1927-2012) était tout à fait friand de ces tensions et articulations que fait naître le texte biblique. Son écriture se nourrit d’ailleurs abondamment d’une forme poétique du langage que l’on pourrait qualifier de biblique. Son écriture a, dans une certaine mesure, à l’image du texte biblique, la capacité d’engendrer non seulement du sens, mais aussi une réalité.

Pour Vahanian, la foi relève d’une dialectique entre Dieu et le monde : Dieu est le Tout Autre insaisissable et pourtant, il est le Dieu qui vient se révéler au cœur du monde ! Cette tension est évidemment dynamique et, pour reprendre les termes de Gabriel Vahanian, elle met le chrétien et l’Église en marche vers une utopie. Le Royaume annoncé est utopique (littéralement « sans lieu » de réalisation) et pourtant, en tant qu’utopie, se doit d’être crédible.

Le chrétien et l’Église se doivent donc d’annoncer, et en cela de mettre en œuvre par la parole, une utopie invitant à changer le monde dans lequel ils vivent, sans pour cela se couper du monde, en changeant de monde en un Au-delà inatteignable. Penser le Dieu qui vient se révéler invite à concevoir un monde inspiré par l’image de l’homme que ce Dieu renvoie, tout en échappant à l’idolâtrie de croire cette image comme accessible ; elle reste celle d’un Tout-Autre.

 

 

Pour une technique au service de l’utopie

 

Penser Dieu dans son altérité radicale comme le Dieu qui vient rejoindre l’humanité est donc, tout à la fois, le chemin d’une critique sans concession du monde et, dans le même temps, celui de la construction d’un lendemain possible. Ce Dieu qui vient rejoindre l’homme par son Verbe incarné réhabilite de ce fait la technique, comme parole humaine au service de cette utopie. Loin de rejeter la technique en tant que telle ou en ce qu’elle devient idolâtrie de notre monde, Gabriel Vahanian préfère la penser au cœur de sa dialectique, tentant de marier l’héritage juif et l’héritage grec du monde biblique.

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