Pierre Loti, pêcheur d’horizons

Julien Viaud, dit Pierre Loti, est né à Rochefort en janvier 1850 dans une famille bourgeoise et protestante. Écrivain, voyageur, décorateur, musicien, marin/militaire, dessinateur, attaché à sa Saintonge et défenseur de l’arsenal de Rochefort et aussi du château de La Roche Courbon, ce personnage complexe a marqué le XIXe siècle par sa personnalité hors norme et ses ambiguïtés de marin-écrivain, ne parvenant pas à choisir et excellant cependant dans chacune de ses vocations.

Lorsque naît Julien Viaud, il y a déjà deux enfants au foyer : Gustave, chirurgien de marine et Marie, remarquable portraitiste et dessinatrice. Théodore, le père, occupe un poste important à la mairie de Rochefort où il est secrétaire principal. Il tient un salon littéraire, écrit des poèmes et même une histoire de sa ville en deux tomes.
Julien passera une enfance très entourée par des femmes bienveillantes : entre sa mère, sa sœur, sa tante… elles sont huit au moins à veiller sur lui. Très tôt, le petit Julien n’est pas insensible aux bruits de la rue où passent les marins de la caserne de Martrou très proche.

 

La mer d’abord

 

C’est par un après-midi pluvieux, dans la propriété d’Échillais, de l’autre côté du fleuve Charente, chez des amis de la famille, qu’il déniche le journal de bord d’un capitaine de la marine marchande, consignant les phrases suivantes : De midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110° de longitude et 15° de latitude australe, il fait beau temps, belle mer, jolie brise.

 

Pierre Loti en académicien © Domaine public

 

Il y a dans le ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nommés queues de chat. La vocation de marin de cet enfant de huit ans va naître précisément à la lecture de cet ancien journal de bord.Il entre à l’école navale de Brest le 1er octobre 1867. L’aspirant Viaud embarquera sur le Jean Bart pour un service de plus d’un an dans les ports de la Méditerranée. Il apprend que son père est mort et que la ruine et la misère se sont abattues sur sa maison. Son père avait des dettes que Jean Viaud s’engagera à régler pour sauver le foyer familial.
En 1871, il appareille pour l’Amérique du Sud via la Terre de Feu, la Patagonie, Valparaiso, l’île de Pâques puis Tahiti. On sait à bord qu’il est remarquablement doué pour le dessin, et les officiers lui achèteront de nombreux croquis de ces géants de pierre. Julien en adresse à sa sœur qui les communique aussitôt à la presse parisienne (Le Soleil, l’Illustration…) très intéressée. Mais on fait remarquer qu’il n’y a pas de légendes à ces dessins. Marie demande à son jeune frère de raconter ses dessins. La véritable vocation d’écrivain de Julien Viaud naîtra précisément en cet instant. Entre 1886 et le 20 août 1918, il tiendra au quotidien un journal intime : 34 ans d’écriture fournissant des éclairages sur sa vie et aussi un fonds précieux pour ses plus de 45 romans et écrits publiés.
Tout au long de sa vie, les voyages pour la marine de guerre de l’empire français s’enchaîneront : Salonique, Istanbul, Dakar, l’Algérie, les Balkans, la Chine, le Japon, le Maroc, l’Égypte, la Terre Sainte, la Galilée, la Syrie, l’Inde, Angkor mais aussi la Bretagne et le pays Basque.

 

Le succès

 

C’est en 1879 que paraitra son premier roman Aziyadé sans nom d’auteur, (la « grande muette* » ne le permet pas) puis en 1880, c’est le succès avec Le mariage de Loti, cette fois-ci avec le nom Pierre Loti. On parle de lui dans tous les salons parisiens qu’il goûte peu. Son service dans la marine le préoccupe plus. Il sera admis à l’Académie française et en deviendra même secrétaire perpétuel.
Devenu très riche, Loti aménagera sa maison de Rochefort tel un palais merveilleux avec des salles au décor extraordinaire : salle Renaissance, salle Moyen Âge, salle arabe, mosquée, pagode japonaise, salle chinoise… et il organise des fêtes somptueuses pour les inaugurer. Ses amis parisiens descendent par train spécial pour honorer de leur présence ces manifestations originales. Il n’oubliera pas ses origines et installera une salle saintongeaise, cette province qu’il affectionne tant et une fête fort réussie sera donnée.
Loti aime la province de Saintonge. Il connaitra ses premiers émois amoureux avec une gitane au château de La Roche Courbon près de Saint-Porchaire et en souvenir de ce moment, il contribuera à sauver ce château de la démolition.
Le 21 octobre 1886, il épouse Jeanne Amélie Blanche Franc de Ferrière, d’une famille notable bordelaise. En 1887, elle met au monde un enfant mort-né, fait une forte poussée de fièvre qui la laisse à moitié sourde, puis, le 17 mars 1889, elle donne à Loti son seul fils légitime, Samuel Loti-Viaud.
Il aime l’île d’Oléron. Il achètera la « Maison des aïeules » pour son fils. Elle appartenait à sa famille qui dut fuir en Hollande lors des dragonnades sous Louis XIV. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour sauver l’arsenal de Rochefort qui devait fermer définitivement juste avant la Première Guerre mondiale.

 

La foi de Loti

 

D’origine protestante, Loti n’a jamais été en paix avec lui-même et a recherché toute sa vie une raison de croire. Sa devise Mon mal j’enchante est assez révélatrice. Souhaitant trouver une paix intérieure et un soulagement à ses interrogations, il s’enfermera dans un monastère de trappistes, donc catholique, mais cet essai restera sans lendemain. Plus tard, il essaie de reconquérir cette foi, se définissant comme un athée désespéré en allant en Terre Sainte car il ne veut pas renoncer à Dieu. Pendant trois semaines, il errera à Gethsémani ou bien chez les dominicains français, sans réussite aucune. En Inde, il va supplier les dépositaires de la sagesse pour qu’ils lui donnent au moins une croyance en une prolongation indéfinie de l’âme. Chez les théosophes de Madras, il découvrira une formule d’aboutissement suprême : Un ciel sans Dieu personnel, une immortalité sans âme précise, une purification sans prière. Les sages de Bénarès ne lui seront d’aucun secours et ne lui apporteront aucun soulagement car leur enseignement ne révèle rien de précis sur l’immortalité.
Cet homme torturé fera face à ses tourments et avec beaucoup de pudeur taira ce malaise permanent que l’on découvrira parfois dans quelques lignes de son journal intime ou dans ses récits de voyages.

 

Villa de Pierre Loti, rue des Pêcheurs à Hendaye
© Monster1000-commons.wikimedia.org
 En 1906, il deviendra capitaine de vaisseau. Admis à la retraite le 14 janvier 1910, il accumule 42 ans 3 mois et 13 jours de service dont 19 ans 11 mois et 8 jours de mer.
Il insistera pour reprendre du service pendant le premier conflit mondial. Il meurt à Hendaye le 10 juin 1923 et son corps sera exposé en une chapelle ardente dans sa maison de Rochefort. Ses obsèques nationales eurent lieu à l’île d’Oléron. La cérémonie se déroula au temple de Saint-Pierre d’Oléron et il est enterré à Saint-Pierre dans la Maison des aïeules avec la pelle et le seau de son enfance ainsi que sa poupée.

 

Ce n’est pas Julien Viaud que l’on enterre dans sa terre de Saintonge, c’est Pierre Loti comme il est inscrit sur sa pierre tombale.

 

Pierre tombale de Pierre Loti dans la Maison
des aïeules à Saint-Pierre, île d’Oléron © DR

* Grande muette : nom donné à l’Armée à cette époque. Au début de la Troisième République française, les citoyens durant leur service militaire, et les officiers n’ont pas le droit de vote, en raison de la défiance des républicains envers l’armée, d’où ce surnom.

 

 

 

 

 

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