Pour Buisson, qui présidera ensuite la commission chargée du projet de loi de séparation des Églises et de l’État, la laïcité n’est pas un principe d’exclusion ni une arme contre les religions : elle est d’abord un principe de neutralité, destiné à dépasser le conflit des « deux France », la religieuse et la républicaine.
La neutralité n’est pas l’effacement
Cent vingt ans après la loi de 1905, pourtant, la définition de cette neutralité reste disputée. Chacun s’en réclame, souvent pour la faire pencher de son côté. Buisson dénonçait déjà cette ambiguïté et ses mots pourraient être encore les mêmes aujourd’hui, sans changer une seule virgule : « Les mêmes qui ne voulaient voir en la neutralité scolaire qu’un attentat contre la liberté, contre la religion, contre la famille, sont ceux eux qui se tournent vers l’instituteur, vers l’institutrice, leur disant d’un air très sentencieux : “N’oubliez pas qu’il y a une loi qui vous impose la neutralité, soyez neutres, mes bons amis !” Ils veulent dire “soyez nul !” »
Apparait ici ce qu’on peut appeler la fausse neutralité. Celle qui encore aujourd’hui (et peut-être encore plus aujourd’hui) est réclamé à l’École. Celle qui consiste à faire de l’instituteur un distributeur automatique de leçons de calcul et d’orthographe, n’exprimant aucune conviction. Cette neutralité-là, c’est un effacement, c’est l’impuissance et c’est l’insignifiance. Et n’est-ce pas cette fausse neutralité qui voudrait s’imposer aujourd’hui ? Non plus une neutralité « militante » mais celle de la peur, de la bienveillance molle, qui ne provoque aucune vague ?
Une neutralité qui neutralise
Si on l’applique à la théologie, et par extension à l’Église en tant qu’elle est le lieu où le discours sur Dieu se dit, cette fausse neutralité serait le non-questionnement. L’acceptation de ce qui est et qui a toujours été. Ce serait cette sorte de faire avec. Pas vraiment satisfait ou d’accord, mais on fait avec et par conséquent c’est ne pas oser autre chose. Pire que cela c’est la posture de celui ou celle qui se dit : qui suis-je pour dire ce que je crois vraiment ?
C’est la neutralité qui vient neutraliser, qui vient rendre comme mort, immobile, absolue.
Pour Buisson, il n’y pas de neutralité au sens absolu et total de ce mot. Et si pour lui, l’École ne doit pas être une école de combat (contre le religieux), nous pouvons dire la même chose de l’idée de Dieu et de l’Église. Ne faisons pas de l’Église un espace de lutte. Lutte contre la pensée contemporaine ou contre la sécularisation. Une lutte sous forme de résistance mais aussi d’attaque. On se perdrait à vouloir lutter contre un phénomène inéluctable et nos armes ne seraient même pas les bonnes.
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La neutralité dans la laïcité ne veut pas dire le silence mais bien l’engagement personnel
Pour la liberté de conscience
La véritable neutralité est le fait de se dégager de tout dogmatisme, c’est-à-dire de toutes idées affirmées comme fondamentales et incontestables.
En reprenant Buisson : « Il faut définir le mot neutre par le mot laïque. » Tout comme pour l’école, l’idée de Dieu n’est pas neutre, mais elle doit être laïque d’esprit, laïque de méthode, laïque de doctrine. C’est-à-dire qu’on peut concevoir Dieu, le divin, avoir un sentiment religieux indépendamment de toute autorité extérieure à notre conscience.
Et la conscience c’est justement ce sanctuaire inviolable où se trouve Dieu, elle est cette voix de Dieu en nous.
La laïcité, c’est la liberté de conscience et, appliquée à la religion, c’est croire en un dieu, un divin qui se présente librement à la conscience ou une conscience qui adhère librement à une idée de Dieu ou du divin.
