Ensemble : Quel est le livre par lequel tu as découvert Marion Muller-Colard ?
Emmanuelle Seyboldt : Job, l’autre Dieu, son premier livre, en fait.
Ensemble : Qu’est-ce qui t’a frappée ?
E.S. : Je crois que c’est sa manière d’entrecroiser sa vie, la vie et les réflexions théologiques. De nouer ensemble l’existentiel, un événement vécu, le questionnement théologique et l’analyse d’un texte biblique. Ce qui m’a passionnée c’est de voir comment elle élabore une pensée théologique à partir de ces trois brins. J’ai trouvé cela éminemment pertinent. Dans ma pratique pastorale, cela m’a enrichie, bien sûr. Mais sur le plan personnel, cela m’a profondément libérée. Cela m’a autorisée à penser ce que je pensais. En fait, très souvent, je ne m’autorisais pas à prendre au sérieux mes pensées. Mais le fait de voir que quelqu’un, en partant de ses questions personnelles, élaborait une pensée, m’a autorisée à le faire. J’ai découvert dans les questions du quotidien de la matière pour nourrir une pensée théologique.
Ensemble : Tu l’as suivie ?
E.S. : J’ai résisté à acheter Le complexe d’Élie. Le sujet ne m’attirait guère. Mais on me l’a offert. La lecture m’a passionnée. Quand L’intranquillité est sorti, je me suis précipitée dessus. C’est ce que je vis depuis des décennies ! La Bible, pour moi, est un livre qui m’empêche de dormir, notamment les discours des prophètes sur une société injuste, sur les inégalités. Quelqu’un mettait enfin un mot sur la manière dont je vivais ma foi, non pas comme une chance ou un apaisement mais bel et bien comme un fardeau, une charge, un engagement de tous les jours. Ce n’est pas une camomille ni un calmant. Il y avait un tel écho avec ma vie que cela m’a nourrie et me nourrit.
Ensemble : Est-ce que tu trouves chez elle une manière particulière de dire la théologie ?
E.S. : Sans nul doute le point de départ, l’expérience, le quotidien, mais aussi, le fait qu’elle ose écrire et décrire les affects, les sentiments. C’est une chose que j’ai moins rencontré chez les théologiens hommes, sans doute aussi est-ce là le fruit de l’éducation… Il y a aussi le fait que les femmes ont tout à prouver, ce qui les conduit peut-être plus naturellement sur d’autres chemins…
