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Si nombre de protestants ignorent voire boudent cette fête, ce n’est pourtant pas uniquement en raison de la dissymétrie entre l’offre et la demande. Serait-ce la méfiance toute réformée pour le folklore vers lequel une lecture rapide des récits de l’Ascension pourrait nous induire ? Pas rationnel du tout, cette élévation du Christ dans les airs. Le tombeau vide et le constat, de fait, que Jésus soit ressuscité ne laisse pas de nous interroger non plus, mais la foi chrétienne se fondant sur cet événement… Mais l’Ascension !
Dans une année liturgique sans répit ou presque, sans doute ressentons-nous le besoin de souffler, avant de poursuivre sur Pentecôte, autre temps fort, notamment quand nous y faisons coïncider baptêmes et confirmations. L’Ascension ferait donc les frais d’un trop-plein de célébrations à haute portée symbolique. Et si une bonne raison d’accorder l’attention qu’elle mérite à cette fête consistait justement dans sa distanciation d’avec Pâques ? Et si les quarante jours dont parle l’évangéliste était la durée idéale pour prendre le temps de méditer sur l’actualisation de Pâques dans nos vies ?
L’Ascension proprement dite du Christ ne se lit qu’en Luc-Actes. Chez Matthieu, il y a bien les ultimes instructions aux disciples regroupés en Galilée : ces paroles fondent l’institution du baptême. Le point commun entre Luc et Matthieu est l’attitude des disciples à la vue du Ressuscité : ils se prosternent. Le point commun entre les finales de Matthieu et Luc (je mets de côté la finale longue de Marc) et le prologue des Actes est que l’achèvement de la vie terrestre de Jésus est précédé d’un temps d’enseignement. Mais c’est en Actes que le motif de l’Ascension est le plus développé. Superfétatoire ? Anecdotique ? Certes non ! Relisons les versets 1 à 11 du chapitre 1 sans nous attarder sur la dédicace à ce « cher Théophile » – et que ses héritiers me pardonnent (sans ce mécène, Luc-Actes n’aurait peut-être pas été copié et diffusé jusqu’à nous !).
L’auteur priorise le faire sur le dire et cette prédominance de l’action doit rester présente dans nos esprits à cet endroit du canon biblique où, après quatre évangiles relatants les actes de Jésus, notre lecture s’ouvre sur les actes des apôtres. L’Ascension, mise en récit et développée, pointe cette césure. Paradoxalement, ce sont quarante jours d’enseignement qu’il est donné de vivre aux apôtres avant la séparation physique d’avec Jésus. Chiffre symbolique dans la Bible, quarante apparaît de nombreuses fois dans l’Ancien Testament (embaumement de Jacob, prédication de Jonas ou encore, et non sans lien avec notre passage, théophanies vécues par Moïse sur la montagne), mais également dans les évangiles synoptiques : c’est la durée des tentations au désert. Chiffre, comme les autres, symbolique, quarante jours désigne une période qui reste indéterminée dans sa durée mais pour autant close, complète et exhaustive eu égard à la qualité de l’enseignement délivré. C’est aussi le temps d’une proximité privilégiée avec Dieu.
Point trop souvent oublié, l’Ascension est associée à un dernier repas partagé entre le Ressuscité et ses proches (la racine du verbe qui n’apparaît qu’ici dans toute la Bible doit probablement être rapprochée du sel, partager le sel signifiant partager un repas). C’est également le cas dans la finale de Luc, mais il les emmène ensuite vers Béthanie, lieu de la séparation physique. En Actes 1, rien ne permet de supposer un changement d’endroit. Trace d’une ultime Cène où le cœur de la confession serait constitué par l’Ascension de Jésus ? En tous cas, la succession immédiate entre le débat suivant le repas à la mode du symposium greco-romain (versets 6-8) et l’élévation (v. 9) marque le début d’une absence qui inaugure un nouveau temps pour les disciples. Promesse d’une autre forme de présence, nouvelle, l’Ascension ouvre ce temps caractérisé par des semailles et l’exercice d’un discernement vigilant.
Les quarante jours séparant cette fête de celle de Pâques sont bien le temps dans lequel nous nous trouvons encore. C’est celui de la lutte, de l’engagement concret dans le monde. Christ n’a pas quitté cette terre sur un petit nuage. La nuée, signe de la présence divine quand elle se voile ou se révèle, n’est pas là pour soustraire aux regards des apôtres leur Rabbi bien-aimé s’élevant dans les cieux mais précisément pour les protéger – et nous avec – d’une mauvaise interprétation. La nuée accueille Jésus en même temps qu’elle nous déplace. Parce qu’elle nous engage ! Car derrière l’irrationnel, par-delà l’apparence de l’anecdote, l’Ascension désigne une réalité qui rejoint et touche l’histoire, nos histoires.
Réfléchir à l’avenir et scruter le ciel ne sont pas des activités répréhensibles, loin s’en faut. Mais si on entend par là le fait de rester planté dans une passivité misant tout sur l’attente d’une solution miracle, on passera à côté du sens de l’Ascension. Rien ne nous empêche en revanche d’être des témoins actifs – et cela n’est pas incompatible avec la prière. C’est ce que les apôtres, dont des femmes, faut-il le rappeler, continueront de faire en Actes 1.14. Car le mystère de Pâques est si riche qu’on a bien besoin de quarante jours – et d’une fête – pour tenter d’en vivre la portée dans nos vies. Merci Luc !
