Une question de justice et de justesse

Lorsque Jésus annonce sa mort prochaine à la foule, il plonge cette dernière dans la perplexité. Et comment entendre cette annonce aujourd’hui, au regard de la violence généralisée ?

Jésus dit : “Ce n’est pas à cause de moi que cette voix s’est fait entendre ; c’est à cause de vous. C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.” Par ces paroles, Jésus indiquait de quelle mort il allait mourir. La foule lui répondit : “Nous avons appris par la Loi que le Messie doit rester à jamais. Comment peux-tu dire qu’il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? Qui est-il, ce Fils de l’homme ?” Jésus leur répondit : “La lumière est encore parmi vous pour un peu de temps. Marchez pendant que vous avez la lumière, pour que les ténèbres ne s’emparent pas de vous : car celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Pendant que vous avez la lumière croyez en la lumière, pour devenir des fils de lumière.” Après leur avoir ainsi parlé, Jésus se retira et se cacha d’eux. » (Jn 12.31-36)

Instants d’éternité
Il existe des temps de grâce où un monde en rencontre un autre, des instants d’éternité où Dieu vient nous visiter et nous éclaire soudainement de sa lumière ! Ce sont des moments à ne pas manquer : les
« maintenant » où tout se joue, parce qu’après, il est trop tard. Après, il sera difficile de trouver notre chemin, sachant que cette lumière se retire. Beaucoup ont reconnu cette lumière en Jésus. Jésus disait l’amour de Dieu pour chaque humain, et le révélait, en redressant, en guérissant, avec ardeur et respect, et nous avons encore la mémoire émerveillée de ces nombreux témoins. Comme le dit l’évangéliste Jean dans son prologue : « Nous avons vu sa gloire, la gloire qu’un Fils unique, plein du don de la vérité, reçoit du Père. » (Jn 1.14)
Dans cette péricope johannique, Jésus annonce à la foule que son ministère terrestre arrive à son terme. Mais les gens ne réalisent pas ce qu’il leur dit. Ils s’interrogent. Leurs savoirs religieux les plongent même dans une grande perplexité. Les « maintenant » du jugement ou du bannissement du prince de ce monde leur apparaissent obscurs. Ils entendent bien que celui qui domine le monde et qui l’entraîne dans le mal et la corruption sera empêché de nuire, sans en saisir la portée. Or pour nous aussi, c’est confus. Comment l’entendre aujourd’hui, au regard des actualités ? Au regard de la violence qui s’exerce sur les uns et les autres ? Nous attendons encore le jugement du monde. Nous espérons que la justice divine soit rendue pour résoudre une bonne fois pour toutes tous les malheurs du monde.

Question de justice
En fait, il me semble bien, comme l’a expliqué le théologien Dany Nocquet lors d’une conférence organisée par l’Acat en 2007, que nous avons souvent une conception faussée de la justice divine. Nous la rapprochons de celle que nous exerçons alors qu’elle est tout autre. Aujourd’hui, notre justice humaine se définit de trois manières : une justice distributive qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû ; l’équité qui tient compte des situations particulières des uns et des autres et notamment des plus fragiles ; une justice rétributive qui consiste à attribuer récompenses et sanctions en fonction des actes de chacun.
Mais contrairement à ce que l’on croit bien souvent, la justice divine, comme en témoignent les écrits de la Bible, n’est pas seulement distributive, équitable, rétributive. Elle est essentiellement salvifique, autre- ment dit, elle est orientée vers le salut. Et cette orientation s’explique par le principe premier qui régit toute justice, à savoir la justesse de ce qui est. En d’autres termes, la justice désigne ce qui est conforme à une règle, à une norme, ou plus exactement à l’être même d’une chose ou d’une personne.
Justice et justesse sont deux conceptions très proches. C’est ainsi que les balances, les mesures et les poids sont dits « justes » lorsqu’ils correspondent aux normes reconnues pour régler les instruments de poids et de mesure. Nous pourrions dire que la justice se définit comme la fidélité à soi-même, à sa propre nature, à son être profond. En conséquence sa mise en œuvre est un processus extrêmement dynamique dans le sens où si l’humain cherche à être juste, il doit s’ajuster à sa vocation d’être humain et doit manifester de la justesse dans ses relations avec les autres et avec Dieu. Avec cette définition, le seul qui soit juste, c’est Dieu, parce qu’il est fidèle à sa nature divine, à savoir une nature créatrice, notamment dans les actes de séparation de la lumière et des ténèbres, du relèvement de la vie brisée par la mort, de rétablissement de l’harmonie affectée par l’injustice. C’est pourquoi, dans l’histoire biblique, Dieu ne cesse d’ajuster sa relation avec les humains. Il œuvre pour mettre en place des alliances, pour les renouveler et redire ses promesses et son engagement après chaque rupture avec eux. Dans notre système judiciaire, il n’y a pas de pardon, seuls existent la sanction ou le non-lieu. Or dans la justice divine, le pardon, qui renouvelle indéfini- ment les relations, s’y trouve au cœur même.

Nouvelle alliance
Au moment où Jésus parle, Dieu dans sa justice, se prépare à conclure une nouvelle alliance avec chaque humain, de façon inconditionnelle, et elle se conclut dans la parole de la croix, puisque Jésus déclare : « Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » L’élévation signifie en fait sa crucifixion, une mort ignominieuse, lieu de scandale où la justice humaine a échoué en condamnant un innocent comme un criminel, comme le dernier de tous les humains. Pourtant, la croix, lieu de l’abaissement du Christ est aussi lieu d’élévation dans la perspective de la victoire contre le prince de ce monde, dans la mesure où les humains commencent à se tourner vers la croix. C’est justement ce que Jésus explique au pharisien Nicodème, en lui disant : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle. » (Jn 3.14-15a)
Enfin, il est significatif que Jésus se nomme Fils de l’homme car ce titre signifie tout simplement humain. Il a pour but, il me semble, de nous montrer le chemin à prendre, celui d’un humain fidèle à sa vocation, fidèle à sa nature, une nature qui est de faire preuve d’humanité !
En conclusion, par son humanité et son élévation sur la croix, Jésus a inauguré une nouvelle alliance entre chacun et Dieu son père. Ne pas se retourner vers cette croix, ne s’en tenir qu’à des ouï-dire sur Dieu ou sur Jésus, c’est finalement rester dans l’obscurité du dehors. Par notre baptême, nous avons été justifiés, autrement dit rendus justes à notre vocation humaine. Il s’agit maintenant, de demeurer dans sa justice, en entretenant de la justesse dans nos relations aux autres et à Dieu. Hier comme aujourd’hui, cette parole est dite pour nous : « Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, pour devenir des fils de lumière. »

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