Quand une parole peut en cacher une Autre…

Quel plaisir de se retrouver au culte ! Le temps d’une halte pour trouver la paix, se ressourcer, se retrouver avec soi-même et devant Dieu avec d’autres et suspendre la logique habituelle, pour saisir le temps d’un regard différent. Un temps où inspirer la vie et expirer ce qui nous pèse. Lorsqu’il est partout question de guerres et d’attentats, lorsque les valeurs humaines dans lesquelles l’homme croyaient jusque-là vacillent, et que l’instinct de conservation de l’espèce régresse dans la peur et le repli identitaire… que peut-on encore attendre d’un culte ?  

 

 

Le culte, pour moi, est la rencontre au cours de laquelle un groupe est réuni pour joindre les mains et rejoindre d’autres dans un partage fraternel. Le mot « culte » lui-même peut nous inciter instinctivement à revenir à l’idée de « cultiver » ou de « faire fructifier » une relation avec Dieu pour le bénéfice moral ou matériel individuel ou communautaire. Mais le culte, pour moi, est bien plutôt une quête de sens qui nous appelle à raisonner ensemble nos désirs instinctifs et naturels de toute-puissance. À certains moments, l’individu désire se singulariser le plus possible par des « essais d’exister » (O. Abel, De l’amour des ennemis…, p 36), par des expériences fortes. Quelquefois, la peur le retient, voire étouffe ce désir de s’individualiser, et le pousse au repli dans un groupe. Au « temps des tribus » (Cf. M. Maffesoli), le monde est vu comme un univers hostile qui nous empêche d’être suffisamment bienveillants pour nous émerveiller de la singularité d’une idée ou de l’étrangeté de l’autre. Le groupe devient un refuge pour se protéger. Dans notre contexte, quel est le sens de la vie ? Avec nos visions du monde, dans notre quête de sens, que pouvons-nous attendre d’un culte ? Pour risquer une réponse à cette question, je vous propose une réflexion autour du lien entre l’Église et le culte.

 

« L’événement qu’est l’Église a lieu quand des hommes sont « saisis » par la Parole de Dieu ».

 

L’Église, un don de Dieu ?

 

Le Christ nous présente un Dieu qui prend le risque de venir combattre le mal avec nous, bravant nos tempêtes et nos ténèbres. C’est un Dieu qui donne et qui se donne dans sa Parole, au risque d’être méconnu. Qu’est-ce alors que l’Église ? Du côté luthérien, il y a Église « là où l’évangile est fidèlement prêché et où les sacrements sont droitement administrés » (Article 7 de la Confession d’Augsbourg). Du côté réformé, « là où la parole de Dieu n’est pas reçue et là où il n’est fait aucun usage des sacrements, on ne peut estimer qu’il y ait Église » (Article 28 de la Confession de La Rochelle. Une communauté « virtuelle » peut-elle échanger le geste d’un sacrement ?). Ici, ce n’est pas la légitimité d’un responsable religieux, ni celle d’une communauté d’élus qui définissent l’Église, mais un événement créé par la Parole de Dieu, qui se présente sous la forme verbale d’une prédication et sous la forme non verbale des gestes partagés des sacrements. L’événement qu’est l’Église a lieu quand des hommes sont « saisis » par la Parole de Dieu, qui advient et est reçue par eux. Ils sont « convoqués » et « interpellés » par cette Parole « proclamée ». Étymologiquement, le mot Église vient du mot grec ek kaléô qui signifie littéralement « appeler », « inviter à venir ». C’est par cette Parole de Dieu qui convoque, appelle et interpelle des hommes, que l’Église est constituée (Cf. R. Bultmann, Jésus…, p 242).

 

 

 

Quand l’Église est-elle visible ?

 

Cet événement a des implications religieuses qui lui sont subordonnées. Il donne naissance à une communauté fraternelle, qu’il faut structurer sous forme d’institution. Celle-ci s’organise en Église locale, qui n’est et n’incarne l’Église événement créé par la Parole de Dieu que chaque fois que celle-ci y est annoncée et reçue. Ce n’est pas parce que l’institution ecclésiale parle qu’il y a Parole de Dieu. Elle vit du don de la Parole de Dieu qui la constitue et qu’elle ne peut capturer ni programmer ou planifier. L’événement de la Parole de Dieu annoncée et reçue ne se confond pas à la religion qui l’incarne. Il ne peut être identifié qu’à un moment de la vie chrétienne, mais pas à son intégralité. Il ne fait que ressusciter et remettre chaque fois en marche la vie chrétienne. Il nous fait nous engager comme des êtres libres et responsables, vivant du creux, de l’attente de cet événement. L’Église visible est un groupe de gens, en quête de cet événement, une multitude ne répondant à aucun critère, si ce n’est leur désir commun et leur quête, organisée et disciplinée. Aucune institution, pas même celles qui se définissent comme étant au service de la Parole de Dieu, ne peut régenter l’événement de la rencontre avec celle-ci. Elle peut avoir lieu hors de nos enclos (Jn 10 montre qu’aucun enclos ne peut enfermer le troupeau du bon Berger. Les brebis, Il les expulse, du grec ek ballô, hors de l’enclos pour leur trouver à manger [la Parole de Dieu]).

 

 

 

La raison d’être de l’Église

 

Si l’événement de la rencontre avec la Parole de Dieu n’a pas forcément lieu lorsque l’institution ecclésiale prêche ou fait des sacrements, cela ne veut pas dire qu’elle doit se taire et ne rien organiser. Célébrer Dieu permet d’exprimer la foi, confiance dans la relation à Dieu, et de la vivre. Seulement, nous devons chaque fois être conscients du caractère fragile, provisoire et ambigu de nos actions religieuses. L’Église visible organise le culte, recevant le courage d’inventer des formes toujours plus proches de nos contemporains, dans et hors les murs, actualisant le message biblique, de manière verbale ou non-verbale, en quête d’une Parole qui fait sens, espérant, dans la foi, que l’Église en tant qu’événement y ait lieu. Voilà la raison d’être de l’Église visible : chercher une parole humaine, verbale ou non, qu’elle espère la plus propice à créer cet événement aujourd’hui, et se risquer à la dire. Ce qui nous oblige à faire des choix, surtout quand les moyens nous manquent.

 

« Les paroles de l’autre peuvent devenir, en présence du Christ, Parole d’un christ pour moi ».

 

Le culte, un plaisir et une joie à partager ?

 

Certes, sans l’événement de la Parole de Dieu annoncée et reçue, l’homme risque d’organiser le culte contre l’homme, pris dans son désir de manipuler la Transcendance pour être comme des dieux et l’utiliser comme bouche-trou. Mais la foi ose malgré tout espérer qu’une Parole de vie advienne pendant le culte. Une Parole divine qui se fait proche mais en laissant un creux où pourra résonner en nous une parole humaine risquée, une liberté d’interprétation, une analogie sans cesse relativisée. Crucifiée, cette parole est le signifiant du manque en Dieu qui nous donne la possibilité d’être et le courage d’accepter d’être saisis par elle et d’en vivre. Et chaque fois, je suis émerveillé par l’étrangeté de l’autre que j’entends et rencontre au cours du culte, par ses paroles qui peuvent devenir, en présence du Christ, Parole d’un christ pour moi. Dans notre quête commune, quel plaisir et quelle joie alors d’accueillir cet événement, cette advenue d’une Parole qui m’aide à vivre ! Une éternité dans le temps. Une Parole de paix au cœur même des tempêtes.

 

 

 

 

 

 

 

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