Je ne connais pas de frontières : la terre entière m’appartient, ou du moins la plupart des humains qui s’y agitent, tels des asticots sur une pierre chauffée au soleil. J’ai bien quelques adversaires : la Raison, la Sagesse, la Science, les Lumières ; mais ces pauvres rivales ne sont guère plébiscitées par la foule, qui les trouve trop barbantes, chagrines et rabat-joie. Alors vous pensez si je me régale de ma puissance ! Quand je vous observe, vous les asticots, quelles que soient votre religion, votre position sociale, votre moralité, je me dis même que mon travail est trop facile. Voulez-vous quelques exemples ? En voici.
Combien parmi vous sont-ils prêts à se battre pour avoir une bonne place ? pour faire triompher leur équipe de foot ? pour décrocher les meilleures affaires à l’ouverture des soldes ? Existe-t-il beaucoup de pays où l’on peut vivre en paix, sans guerres ni violences ? Combien de dirigeants se comportent-ils en tyrans à l’égard de leur peuple ? Quel est le pays où le riche partage avec le pauvre ? où le puissant ne profite pas impunément du faible ? où le malin ne cherche pas à exploiter le naïf, en le traitant de nigaud ?
À propos de « malin », je me félicite d’avoir un maître d’envergure. Vous ne voyez pas de qui je veux parler ? Mais si : le « Prince de ce monde », le « Tentateur »… Eh oui, c’est lui le Prince, et moi l’une de ses favorites. Quand il observe les humains, il me félicite : « Tout va bien, continue »… Car qui manipule tous ces esprits égarés ? C’est moi ! Oh, je vous vois venir : vous allez me rétorquer que le Christ, Mahomet et quelques autres sont des remparts contre mon action. C’est vrai en théorie, et pour quelques individus d’exception. Mais vous avez certainement entendu parler des « fous de Dieu » (ou d’Allah), ou de la « Folie de la Croix » – non, là je reconnais que cette expression échappe à mon pouvoir, c’est trop mystique pour moi… – mais n’allez pas imaginer que les étiquettes de chrétien, musulman, juif ou autres vous protègent : vous n’êtes guère nombreux à m’échapper, à moi ou à mes dévoués acolytes que sont l’envie, la cupidité, la jalousie, et quelques autres encore que vous connaissez sans doute.
Tenez, je vais rendre hommage à certains d’entre vous, qui ont su me deviner, et parfois m’apprécier. Ils ne sont guère connus des foules de votre époque. Je veux parler par exemple de l’Alsacien Sébastien Brant et sa « Nef des fous », et de son illustrateur le peintre Jérôme Bosch, ou encore de leur contemporain Érasme à qui je suis reconnaissante d’avoir rédigé un « Éloge de la Folie » en 1511, bien qu’il m’ait imaginée plus bienveillante que je ne le suis. Quant à la nef, j’aime bien cette image d’un bateau sans voile ni nautonier ni gouvernail, sur lequel s’entassent les insensés humains qui n’ont pas l’air de savoir pourquoi ils sont là ni où ils vont aller. Il paraît que le philosophe Sénèque (était-il donc un sage ?) a dit : « Il n’est pas de vent favorable pour qui ne connaît pas le port »… Je vous laisse juges, chers lecteurs qui connaissez peut-être votre port de destination.
Jérôme Bosch – La nef des fous
Mon message vous semble délirant ? Évidemment, puisque je suis la Folie, non pas la pathologie qui est médicalisée par les psychiatres, mais tout simplement celle qui agite communément les esprits.
