« L’admiration de la montagne est une invention du protestantisme » : si la fameuse formule d’André Gide lui fut inspirée par les Alpes, elle aurait pu l’être aussi par les Pyrénées. En effet, un nombre significatif de protestants ont marqué le pyrénéisme d’une certaine empreinte.
Il suffit en effet de se pencher sur l’histoire du pyrénéisme – ce grand mouvement consacré, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, à l’exploration, à l’étude et au rayonnement de la montagne pyrénéenne – pour se rendre compte qu’une place essentielle y a été occupée par des personnalités protestantes. Ceci depuis les origines, en quelques étapes notables.
Le commencement
On fait remonter en effet généralement la naissance du pyrénéisme aux Observations faites dans les Pyrénées en 1789 et à la conquête du Mont- Perdu en 1802 par Louis Ramond de Carbonnières. Ce que l’on sait moins, c’est que ce pionnier dans la connaissance des Pyrénées possède des racines huguenotes, tarnaises et dauphinoises, et surtout une formation, en Alsace et en Suisse, imprégnée d’un protestantisme dont des traces apparaissent, ici et là, dans ses écrits. Ramond meurt en 1827, mais le souvenir de son œuvre va inspirer la première société de montagne française, créée en 1865 et dédiée aux seules Pyrénées : la Société Ramond. À son origine, cinq membres fondateurs sur six sont protestants, réformés ou anglicans, et son président, qui le restera jusqu’à sa mort, est le pasteur Émilien Frossard, en poste à Bagnères-de-Bigorre depuis 1848. L’œuvre pyrénéenne de celui- ci – parallèle à une activité pastorale intense – est considérable : une importante production artistique, de dessins, aquarelles et lithographies ; de nombreux travaux d’observation et de vulgarisation, articles, livres et conférences ; des interventions discrètes mais décisives dans différentes créations locales, comme celle de l’observatoire du pic du Midi ; une relation privilégiée enfin – d’amitié, de collaboration, d’autorité, de modèle – avec les plus importants pyrénéistes sur près de trois générations.
La section Sud-Ouest du Club alpin français
On retrouve ainsi plusieurs de ses continuateurs dans une troisième étape : la création de la section Sud- Ouest du Club alpin français, appelée bientôt CAF de Bordeaux. Son bureau, en 1878, est présidé par quatre protestants, de tradition familiale autant que d’éducation et de conviction : le futur maire de Bordeaux Adrien Bayssellance, le futur grand géographe Franz Schrader avec son ami Léonce
Lourde-Rocheblave, fils du pasteur d’Orthez, et enfin le professeur d’économie Charles Gide. Si ce dernier a quitté Bordeaux trop tôt pour attacher son nom aux Pyrénées, les trois autres sont reconnus comme des acteurs majeurs, non seulement dans la représentation de la haute montagne pyrénéenne – par de remarquables panoramas, plans en relief et cartes topographiques d’altitude –, mais encore dans son aménagement, ses moyens d’approche et d’accès : création de chemins, organisation des guides, construction de refuges dont certains portent encore leurs noms, etc.
Peut-être faut-il voir dans toutes ces activités la manifestation d’une certaine culture protestante : ces hommes ont en commun de refuser ou d’éviter que le plaisir pris à la montagne ne
« serve à rien » ni à personne. Schrader se souvient du principe de son père, luthérien sévère : « on doit créer des choses réelles, ou disparaître comme inutile » ; le pasteur Frossard rappelle que « la vie de pure contemplation n’est pas conforme à la volonté du Maître qui nous appelle à l’action » ; et Alphonse Meillon, éminent cartographe, qui fut baptisé au temple de Cauterets précisément par le pasteur Frossard, attribue à celui-ci ainsi qu’à ses deux fils, également pasteurs, et à Édouard Wallon – autre pyrénéiste protestant, montalbanais –, l’idée qu’on peut aimer et parcourir la montagne tout en s’efforçant d’y « faire œuvre utile ».
L’héritage
Et en effet l’héritage des pyrénéistes protestants est particulièrement riche et précieux, dans la connaissance et la fréquentation de la montagne. On ne saurait cependant le réduire au seul aspect utilitaire. Ainsi les « cinq frères Cadier » – d’une lignée de pasteurs, et eux-mêmes pasteurs pour trois d’entre eux – n’ont laissé, comme réalisation concrète, que leurs merveilleux récits de courses Au pays des isards, où s’ex- prime le pur bonheur d’accomplir un exploit physique tout en célébrant, dans la montagne, les beautés de la Création… Et cette touche légère complète et conclut admirablement, au début du xxe siècle, l’«œuvre utile» de leurs coreligionnaires.
