Samuel Amédro
Il devient de plus en plus difficile de discerner une parole vraie, une parole qui fasse vivre. Nous aussi, nous parlons beaucoup. Le problème, c’est que nous produisons souvent une parole bien fade. Nous parlons à mi-mots pour ne froisser personne. Nous avons des pudeurs de gazelle… alors que la savane est en feu. Cette parole-là se veut apaisante mais elle en devient insignifiante. Elle n’éclaire pas. Elle accompagne le monde tel qu’il va, sans aider à discerner. Ellul, déjà, dénonçait une « parole humiliée ».
Alors, souvenons-nous de la parodie de Corneille : « Auguste, prends donc un siège et assieds-toi par terre, et si tu veux parler, commence par te taire. » Peut-être est-ce exactement ce que nous avons à réapprendre aujourd’hui. Non pas parler plus fort. Non pas parler davantage. Mais apprendre à nous taire pour redonner à la Parole tout son poids. Shema Israël ! Écoute Israël… Au temps du prophète Jérémie, Hanania annonce la paix. Il dit ce que tout le monde espère entendre. Jérémie, lui, refuse le mensonge spirituel. Il ose dire que le temps sera long. Que la violence ne se dissipera pas par des paroles pieuses. Il refuse de confondre espérance et illusion. Et c’est précisément pour cela qu’elle est insupportable. La parole vraie dérange toujours. Cette histoire nous avertit ici sans détour : toute parole de paix n’est pas une parole vraie. Et toute parole rassurante n’est pas une parole fidèle. Il existe des paroles qui apaisent, et d’autres qui sauvent.
Dietrich Bonhoeffer avait perçu cela avec une lucidité impressionnante : « Le premier service que l’on doit au prochain est de l’écouter. (…) Qui ne sait pas écouter son frère ne saura bientôt plus écouter Dieu ; même devant Dieu, il ne fera que parler. » Une Église qui ne sait plus se taire finit par parler pour ne rien dire. Victor Hugo le dit d’une manière merveilleuse :
« Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.
C’est lui qui, malgré les épines,
L’envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l’avenir. »
Dieu parle à voix basse à son âme. Encore faut-il se taire assez longtemps pour l’entendre. Non pas parler davantage, mais apprendre à nous taire juste assez pour que la parole qui compte puisse advenir. Une parole qui ne nous appartient pas. Mais une parole qui donne envie et qui met en Vie.
