C’est une parole à laquelle je pense souvent, surtout quand il m’arrive de voir le résultat de ce qui, un jour a été semé. Alors je pense à elle et je souris. Je souris parce qu’au fond je sais qu’elle n’avait pas complètement tort, et j’ai appris avec le temps à ne plus rien attendre de mes dires ou de mes actions. Je suis un « serviteur inutile », et si, d’une façon ou d’une autre il m’arrive d’être au bénéfice d’un geste ou d’une parole lancée à la volée, ce n’est que pure grâce, et je souris.
C’est ça, la Grâce : agir gratuitement, pour donner, pour rien, sans rien attendre, et c’est la plus belle des choses
Notre monde est exigeant. Trop. Il faut des résultats tout le temps. On ne fait rien pour rien et c’est fatigant. Le pire, c’est que ça commence à la naissance : acquisition du langage, acquisition de la marche et j’en passe. Si l’enfant n’est pas dans les clous on s’affole, on teste, on énumère les DYSfonctionnements, on fait des listes, des catalogues, on oriente vers tel ou tel spécialiste parce qu’au bout du compte y’a intérêt à rentrer dans les rangs. Il ne faut pas déranger le monde dans sa progression, il faut correspondre au schéma d’élévation … ou sortir du cadre et finir dans la case « marginal ».
Notre monde ne tolère que très difficilement ce qui sort de la normalité. La plantation doit être belle, les fruits bien ronds… Si la pomme a envie d’avoir la forme d’une poire, on la jette, quand bien même ce serait la meilleure pomme du monde… Idem pour les humains… Un petit défaut de fabrication et hop, c’est l’avortement qui est de suite proposé, j’en ai fait l’amère expérience… Et que l’on tienne à garder et à voir grandir et s’épanouir un petit être avec quelques défaillances au regard de la norme imposée fait de nous des gens bizarres. « Vous viendrez pas vous plaindre », « vous l’avez bien voulu »… Bref. Il faut des résultats et de préférence les meilleurs résultats pour trouver grâce aux yeux du monde, être beaux, être admirables et performants.
La question qui se pose est donc la suivante : le Royaume de Dieu est-il un Royaume de performance, de perfection, de rectitude ?
Notre imaginaire pourrait tendre vers cette pensée. On imagine souvent que le Royaume est toujours à venir, qu’il vient à la fin des temps et que c’est le lieu de retrouvaille de tous les gens qui n’ont jamais rien fait de travers. Le Royaume de Dieu, dans l’imaginaire et la pensée du plus grand nombre, est grosso modo assimilé au Paradis. Dans l’épitre aux Thessaloniciens d’ailleurs, le règne de Dieu se présente comme l’irruption soudaine du Christ qui emporte les élus au ciel (1 Th 4.16-17). Et puis les chapitres apocalyptiques des évangiles parlent d’une période de tribulations, suivie de signes cosmiques qui annoncent la venue du Christ…Et je ne vous perle même pas du livre de l’Apocalypse ! Notre imaginaire quant au Royaume de Dieu n’est pas forcément dénué de sens dans la mesure où la Bible elle-même l’annonce parfois comme quelque chose à venir plus ou moins brusquement. Alors c’est difficile de penser autrement.
Le plus grand nombre d’entre vous va me dire : « Ben non ! Nous on sait bien que le Royaume il est déjà là ! » C’est normal, j’arrête pas de le dire…
Sauf que dans notre monde voué à la performance et au résultat, on a bien du mal parfois à discerner le Royaume. Ses contours sont tellement flous et biscornus que, légitimement, on l’imagine plus tard, quand peut-être enfin les humains se seront rangés sous la bannière de la justice et de l’amour… Donc quand les poules auront des dents… Donc on n’y croit plus trop… ou difficilement.
Heureusement au milieu de toutes ces pensées quelque peu confuses viennent se nicher quelques paraboles. Au verset 33 Marc écrit : « C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur disait la Parole, selon ce qu’ils étaient capables d’entendre ».
Le propre d’une parabole est qu’elle permet à chacun d’entendre ce qu’il peut entendre, ce qu’il a besoin d’entendre. La parabole appelle toujours à une écoute personnelle, elle vient parler à chacun dans sa propre histoire, son propre vécu.
Alors, la parabole de la graine de moutarde, on la connait par cœur. C’est le petit, l’insignifiant qui devient grand. C’est la petite parole, le petit sourire qui peut bouleverser et changer la vie de quelqu’un. C’est une promesse, une espérance intarissable, ce sont des oiseaux mangeurs de graines qui finissent par s’abriter dans le devenir d’une graine germée. En gros c’est un paradoxe.
Cette parabole nous dit que le Royaume est comme ça : minuscule. Minuscule mais plein de promesse et d’espérance. Alors s’il est minuscule, c’est bien normal qu’il ne se voit pas… mais il est là, en germination et c’est bien là ce qui est important.
Cela dit, c’est le tout début du texte qui m’a ému au point que je me suis demandée si c’était pas la première fois que je le lisais. Ce bout de texte m’a procuré une paix immense :
« Il disait encore : Il en est du règne de Dieu comme de quelqu’un qui jette la semence sur la terre; qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment. »
Le Royaume de Dieu est comme quelqu’un qui jette… Cette parole nous rappelle inévitablement le geste large du semeur, dans une parabole précédente de ce même chapitre, qui s’en fout bien de savoir si ça tombe dans la bonne ou la mauvaise terre puisque l’important c’est de semer et que le résultat ne nous appartient pas. Et on est là très loin du règne de la performance et de la rentabilité que notre monde voudrait nous imposer.
Le Royaume de Dieu est comme quelqu’un qui jette… qui lance…
« Jette ton pain à la face de l’eau » dit l’Ecclésiaste (11/1), « lance ton pain à la surface l’eau car avec le temps tu le retrouveras ». C’est le même verbe, la même parole insensée qui invite quelque peu au déraisonnable. Et ce n’est ni rentable ni performant que de jeter son pain dans l’eau : il n’est plus franchement mangeable. Économiquement c’est complètement naze … Mais du point de vue de la foi, c’est génial !
Il faut faire ce que l’on a à faire sans se demander si cela servira à quelque chose, si cela rapportera quelque chose. Mais faire les choses par conviction, par idéal, pas par calcul, ni que cela rapporte à soi-même, ni même que ce soit efficace, sinon, on ne ferait jamais rien.
Et c’est ainsi qu’advient le Royaume de Dieu, dans nos gestes pour rien.
Nous devons faire ce que nous avons à faire, parce que nous pensons que c’est ça qu’il faut faire, et puis c’est tout. C’est ça la Grâce : agir gratuitement, pour donner, pour rien, sans rien attendre, et c’est la plus belle des choses.
Et c’est ainsi que parait le Royaume de Dieu, dans nos gestes de confiance qui disent oui à la vie et qui se foutent bien de savoir si ça correspond à la norme, si c’est rentable ou non.
« Il en est du règne de Dieu comme de quelqu’un qui jette la semence sur la terre ; qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment. »
Nous pouvons dormir tranquille, le Royaume est en germe dans tous nos actes de confiance et de résistance, dans toutes nos paroles où nous disons notre espérance… surtout si c’est à contre-courant du monde !
Amen.
