Étrange, tout de même. Terminer ainsi, alors que Marc nous annonce pourtant, à travers cette peur, à travers toutes les peurs du monde, une bonne nouvelle ! Derniers mots, tout reste en suspens ; et pourtant, oui, tout reste à vivre.
« Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur ».
Peut-être parce qu’il en faut, du temps, pour apprivoiser l’incroyable, l’inconcevable, la vie qui triomphe, malgré le deuil, la violence et la souffrance. Après l’horreur de la croix, la douleur de la perte, jusqu’à l’absence même du corps de ce Jésus qu’elles aimaient, en qui elles ont cru… Événement traumatisant qui les sidère, et dont elles ne peuvent alors rien faire et surtout rien dire : fuite, peur et silence. Reste la peur. Qui n’est pas déniée ; qui n’est pas niée. Cette peur qui nous tenaille… et nous fait partir en courant.
Nous la connaissons bien, nous aussi. Elle s’invite dans nos vies et nous fait prendre la poudre d’escampette, ou réagir maladroitement, avec douleur, avant même de poser, de peser, de mesurer, de parvenir à penser. Mais c’est là, très exactement là, que l’Évangile nous cueille encore une fois… comme toutes les fois.
Au cœur de notre vérité la plus profonde, celle de nos peurs, de nos deuils, de nos sidérations, de nos mutismes, du chaos et de la barbarie. Et c’est si déconcertant de terminer le récit ainsi que, très tôt, au milieu du second siècle, un ajout a été fait pour prolonger l’évangile de Marc et souligner le fait que ces trois femmes ont, quand même, finalement osé parler, annoncer la nouvelle aux autres disciples. Bien sûr qu’elles ont parlé, raconté. Malgré l’effroi et l’incompréhension. Sinon nous ne serions là ! Et tous ceux qui nous ont précédés ! Le cœur en confiance pour pouvoir partager la joie de Pâques. Mais ne passons pas trop vite sur ce temps en suspens… car, comme le dit l’une de mes consœurs, « là prend place le lent et patient travail de la Parole. Il faut parfois du temps pour que la Parole fasse son chemin en nous, à travers toutes nos peurs, fasse son travail de relecture des événements, qui décape nos manières de penser habituelles. Il faut parfois du temps pour que nous entendions la vérité qui se loge derrière les mots incompris ; la promesse qui se cache au creux de tous nos tombeaux… La joie ; véritable, sincère, profonde, parfois si fine et ténue, fragile ; qui peut naître de la traversée de nos nuits les plus noires ».
En cette année 2026, comme à la découverte de ce tombeau vide, les sidérations ne manquent pas autour de nous, où tonne la guerre de toute part. Et peut-être aussi dans nos vies, tout proche, tout au fond de nous. Mais là, résonnent alors, pour nous aussi, ces paroles qui nous envoient vers la vie, toujours. Qui nous remette en route malgré l’incompréhension. Malgré tout ce qui nous ficelle sur place. Ces paroles qui nous ouvrent un chemin auquel parfois on ne croyait plus ; un demain qu’on ne croyait plus possible. Un chemin de vie. Tout simplement.
Car Dieu n’est pas à chercher au-delà de la mort, mais du côté de la vie.
Parce qu’une Parole nous précède et nous excède.
La résurrection, celle dont fait écho l’Évangile, n’est pas seulement pour demain. Elle nous précède, et c’est en ce sens que nous sommes bien fils, filles de la Résurrection, comme le dit magnifiquement l’évangile de Luc, au chapitre 20, dans une formule à ma connaissance unique dans tout le Nouveau Testament.
Oui, nous sommes bien filles, fils de la résurrection. C’est cela qui nous rassemble. C’est cet anniversaire que nous fêtons à Pâques.
Car la résurrection, c’est découvrir, émerveillé et incrédule, une brèche dans la toute-puissance du malheur, de la souffrance et de la violence. Et cette brèche tout à la fois nous précède, et nous attend.
Cela signifie que la résurrection est à la source de toute vie, de toute foi.
Elle n’est pas le but, mais la source.
Elle n’est pas l’aboutissement, mais la racine.
Elle n’est pas l’objet d’un savoir, mais la réalité d’une expérience offerte. La résurrection n’est pas à croire, mais à vivre.
Elle n’est pas d’abord à chercher pour demain, pour après, non !
C’est hier qu’elle surgissait, pour aujourd’hui.
Il n’y a plus la vie, puis après la mort, comme un cul de sac du réel ; mais il y a d’abord la croix, la mort, le rien, le néant, et puis la vie qui surgit, cette parole qui vient tout bouleverser, tout mettre cul par-dessus tête, pour replacer la question, l’interrogation, au cœur de la vie.
« La plupart de nos vies, écrivait le père Maurice Zundel, malheureusement, sont des cadavres d’humanité, remorqués par les énergies physiques données à la naissance : c’est-à-dire que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre. […] C’est pourquoi le vrai problème, encore une fois, n’est pas de savoir si nous serons vivants après la mort, mais bien si nous serons vivants avant notre mort […] La vie éternelle n’est pas une rallonge mise à notre vie biologique dans la crainte de crever. Elle est une valeur, une dignité, une vocation, une exigence, comme la personnalité et la liberté. […] C’est pourquoi l’au-delà n’est pas à situer après la mort, il est d’abord un au-delà de la biologie et il est en réalité un au-dedans ».
La résurrection, c’est ce grand point d’interrogation que la parole du Maître vient placer sur nos vies, pour nous ouvrir à la quête, au chemin, à l’autre, aux autres, à nous-mêmes enfin. Faire de nous des vivants, tout simplement.
Parler et prêcher la résurrection, c’est recevoir d’être, ici et maintenant, dès aujourd’hui, des témoins vivants et des artisans de résurrections, c’est-à-dire d’éveil et de relèvement, par-delà la vérité de nos peurs, de nos deuils et des trahisons.
Ainsi, la résurrection n’est pas tant à croire qu’à vivre. Nous ne savons pas, mais nous croyons. Pourquoi cette précision ? Parce que la résurrection peut être utilisée comme une sorte de dénégation de la mort, comme une façon de nier le tragique de l’existence. Une telle compréhension de la résurrection fonctionne alors comme une fuite du réel, comme un opium de la foi. Cette foi là nous déshumanise, nous éloigne de nous-mêmes, des autres, de Dieu lui-même. La mort est l’ultime limite, celle qui, peut-être, donne sens à tout le reste.
Elle est là.
Il importe de ne pas la nier.
Attention, donc, de ne pas transformer l’expérience de la résurrection, ce point d’interrogation majuscule en un article de catalogue de choses qu’il faut croire, comme si l’on pouvait décréter la faille, décrire le cri qui vient déchirer la nuit…
Comment dire la force de l’air qui porte les ailes de l’oiseau dans l’azur ?
Comment dire la rosée du matin et la fleur qui éclot ?
Comment dire l’éclat de rire de l’enfant sur son lit d’hôpital ?
Comment dire l’indicible ?
Prenons garde à ne pas instrumentaliser la résurrection !
Comme les femmes il y a deux mille ans, il vaut mieux parfois, d’abord, non pas remplir le silence de nos mots mais se taire et écouter résonner en nous cet appel.
La résurrection, c’est une invitation,
contre le chaos, à traquer la moindre trace de beauté ;
contre le malheur, à traquer la plus infime trace d’amour ;
contre le désespoir, à traquer la plus fragile trace d’espérance.
Voilà la résurrection, à l’œuvre dans nos vies.
Depuis l’origine de la vie.
Qu’y a-t-il à faire, lorsqu’il n’y a plus rien à faire ?
Rien, sinon être là, et demeurer enraciné dans cette seule parole : « Tu es fille, fils, de la résurrection ». Et par la seule force de cette parole reçue, reprendre souffle, reprendre route.
De l’après ? De ce qu’il y a après ? De comment ça marchera ?
De cela, Dieu s’occupe.
Nous ne s’agit donc pas seulement de dire que nous croyons en la résurrection : il nous est donné d’en vivre, à chaque heure, chaque seconde…
Car la résurrection n’est pas à croire, mais à vivre.
C’est la main de Dieu qui soutient ma vie, qui soutient ta vie, qui soutient toute existence.
Entre chaque vie, entre chaque mort, elle est là, elle travaille, elle nous travaille.
© Domaine public
Comme les femmes devant le tombeau vide, ne remplissons pas nos silences de mots mais écouter en nous la Résurrection
