Jacques Ellul poète ?

Cette qualification pourra surprendre celles et ceux qui ne connaissent le professeur de Bordeaux qu’à travers ses grands livres consacrés à la technique, à la politique, à la propagande, à la révolution, ou encore à la liberté, à la sainteté, à l’amour, à la Bible, à la prière…

Jacques Ellul © Jan van Boeckel, ReRun Productions

On connaît en effet le Jacques Ellul juriste, politiste, historien des institutions, sociologue, critique incisif de la société technicienne, précurseur de l’écologie, visionnaire lucide des impasses de notre temps dans lesquelles nous nous sommes joyeusement fourvoyés… Mais aussi le Jacques Ellul théologien, héraut d’une présence chrétienne authentique au monde moderne, le Jacques Ellul lecteur et interprète de la Bible, le Jacques Ellul éthicien chrétien, chantre de la « liberté en Christ », de l’espérance et de la non-puissance… Toutes ces dimensions de son œuvre ne laissent déjà pas d’impressionner par leur ampleur et leur profondeur, leur caractère à la fois lucide et corrosif. Mais Jacques Ellul poète ? Cette facette aurait-elle été négligée ? Je me souviens d’une étudiante me demandant, à la fin d’un cours semestriel sur la pensée de Jacques Ellul : « Vous n’allez tout de même pas nous dire qu’en plus il écrivait des poésies ? » Et pourtant, non seulement il en composait lorsque ses travaux de lecture et de rédaction lui en accordaient le loisir, lorsque ses divers engagements professionnels et bénévoles lui laissaient quelque répit, mais la poésie occupait un statut tout particulier dans sa vie.

 

Avant d’être poète, Jacques Ellul est d’abord grand lecteur de poésie, et cela depuis son enfance :

Ma mère m’a transmis son goût pour la poésie. Comme j’ai eu la chance d’avoir des professeurs intelligents qui nous laissaient choisir nos textes pour les récitations, ma mère – qui adorait la poésie – m’a orienté vers les poètes de qualité. Et depuis la classe de huitième, je suis resté passionné par la poésie. C’est l’art qui me séduit le plus et qui continue à me parler profondément[1].

 

Même si cela reste implicite, il n’est pas interdit d’imaginer que la poésie biblique elle-même, si prégnante dans le corpus scripturaire, à commencer par les Psaumes, sans oublier le livre de Qohéleth, a su nourrir ce lecteur assidu de l’Écriture qu’était Jacques Ellul, avant même sa conversion survenue à l’âge de 17 ans, et bien évidemment après, comme un viatique quotidien. Et la poésie est devenue pour lui une véritable respiration, essentielle à sa vie même :

Je n’ai jamais voulu que la poésie soit une évasion du monde dans lequel je vivais, mais qu’elle me permette de trouver une raison de vivre, malgré tout, et envers et contre tout. La poésie, pour moi, n’est pas une évasion mais une bouffée d’oxygène dans un monde qui nous étouffe. Au milieu de l’atrocité permanente que je trouve dans le journal – et qu’il me faut connaître – il est vital pour moi de lire aussi des poèmes de Péguy[2].

 

 

Malgré la discrétion dont Jacques Ellul entoure sa propre production poétique, on peut aisément supposer que ce qu’il dit de sa lecture de poèmes s’applique sur un mode analogue à son activité créatrice elle-même. On sait qu’il a composé plusieurs centaines de poèmes, dont deux recueils ont été publiés par sa famille peu après sa mort. Nous sommes donc en droit de saisir le statut de la poésie comme ayant une dimension éminente dans toute son existence. C’est l’hypothèse que défend Yannick Imbert dans le présent ouvrage. Il s’appuie pour ce faire sur le témoignage de l’éditeur des deux recueils en question : Jacques Ellul lui aurait dit que les poèmes constituaient à ses propres yeux le plus important de son œuvre. Le paradoxe se redouble dès lors en ces termes : comment se fait-il que les commentateurs de l’œuvre ellulienne s’y soient si peu intéressés ?

 

Qui, mieux que Yannick Imbert, pouvait combler ce manque, réparer cet oubli dans la saisie en profondeur de la pensée de Jacques Ellul ? Professeur d’apologétique et d’histoire de l’Église à la Faculté Jean-Calvin d’Aix-en-Provence (sur la chaire d’apologétique William Edgar), Yannick Imbert se passionne depuis longtemps pour la poésie de Jacques Ellul[3]. Il lui a déjà consacré plusieurs textes circonstanciés[4]. Et il nous offre aujourd’hui la synthèse de ses recherches. Nous ne saurions trop lui en savoir gré.

 

Poète du Tout-Autre. Une introduction à la poésie de Jacques Ellul s’articule autour de différentes thématiques décisives dans la pensée ellulienne : la parole (et la dialectique entre parole de Dieu et paroles humaines), l’espérance, la liberté, la vanité, la technique, la ville, l’Apocalypse, l’identité de Dieu… Yannick Imbert nous offre plusieurs excursions transversales d’un de ces sommets à l’autre de l’œuvre de Jacques Ellul. Ainsi la poésie est-elle l’occasion bienvenue de revisiter les intuitions du professeur de Bordeaux, tissées les unes avec les autres dans ce mouvement permanent entre sociologie et théologie, critique de la société technicienne et éthique chrétienne. La poésie se révèle être une porte d’entrée à la fois inédite et si féconde pour explorer à nouveaux frais ce monument de la pensée contemporaine qu’est l’œuvre ellulienne. Avec humilité, Yannick Imbert qualifie son effort de simple étude préliminaire. Si cette première percée n’est qu’une propédeutique, nous ne pouvons que souhaiter que la recherche se poursuive, avec l’auteur de ce jour et avec d’autres, avec les deux recueils déjà parus et avec tous les inédits, afin de reconnaître à la poésie de Jacques Ellul sa valeur en tant que telle, afin surtout de lui restituer le statut décisif qui est le sien dans l’ensemble de l’œuvre.

 

Qu’il nous soit néanmoins permis, pour terminer cette préface, non pas de contredire l’une des thèses de Yannick Imbert, mais, en toute amitié avec ce dernier, de la nuancer et de la prolonger. Notre auteur défend en effet l’idée que la poésie ellulienne tend à dissoudre la dialectique : tout se passe comme si les deux volets, sociologique et théologique, de l’œuvre de Jacques Ellul se trouvaient réconciliés, « récapitulés » en quelque sorte, par le langage de la méditation poétique, plus profond que le discours analytique. Cette thèse apparaît sans aucun doute stimulante et féconde. Cependant, l’influence très forte de la pensée de Søren Kierkegaard sur Jacques Ellul nous conduit à nous représenter les choses de manière un peu différente. Chez le philosophe de Copenhague, la dialectique consiste à maintenir les tensions entre les pôles, sans jamais entrevoir la moindre conciliation, le moindre dépassement en une synthèse supérieure (à la différence de la dialectique de Hegel), la moindre « récapitulation » – du moins par nos propres œuvres humaines, sociales, politiques, techniques, tout autant que littéraires et donc poétiques : le Christ seul est « récapitulateur ». L’unification de la personne comme de l’œuvre se donne ainsi, paradoxalement, pour un mouvement vers l’unité qui n’abolit nullement les tensions internes. C’est ainsi que l’amour unifie la personne tout en maintenant son écartèlement entre les pôles d’éros et d’agapè. C’est ainsi que l’œuvre d’un auteur constitue une unité qui maintient intégralement les tensions entre ses différentes facettes. C’est pourquoi il nous semble que la poésie ellulienne, loin d’effacer toute dialectique au sein de l’œuvre, l’exacerbe au contraire en une unification dialectique, en une unité diversifiée et en tension.

 

Laissons à présent le lecteur découvrir ce joyau de l’héritage que nous lègue Jacques Ellul, grâce à ce guide sûr et fiable qu’est Yannick Imbert. Nul ne regrettera sa lecture. Chacun sera richement récompensé de son effort.

 

Poète du Tout-Autre. Une introduction à la poésie de Jacques Ellul, Yannick Imbert, Lyon, Olivétan, 2026.

 

 

[1] Jacques Ellul et Patrick Chastenet, À contre-courant. Entretiens (1994), Paris, La Table ronde (coll. La petite Vermillon 392), 2014, p. 112-113.

[2] Ellul et Chastenet, À contre-courant. Entretiens, p. 257.

[3] Pour une présentation des relations entre Yannick Imbert et Jacques Ellul, voir Frédéric Rognon, Jacques Ellul aujourd’hui. Générations Ellul – Volume 2, Genève, Labor et Fides, 2022, p. 111-113.

[4] Voir Yannick Imbert, « Jacques Ellul’s Poetry : Sociology and Faith Have Fused (Part I) », 22 août 2012, Transpositions, revue en ligne : http://www.transpositions.co.uk ; « Jacques Ellul’s Poetry : Sociology and Faith Have Fused (Part II) », 24 août 2012, Transpositions : http://www.transpositions.co.uk ; « Silences : Jacques Ellul’s Lost Book », The Ellul Forum 54, avril 2014, p. 14-22 ; « Ellul on Poetry », International Jacques Ellul Society 54, 2014, http://ellul.org ; « La poésie de Jacques Ellul : “Voix de mystère éblouie” », Foi & Vie CXVI/1, février 2016, p. 83-95 ; « Silences : le livre perdu de Jacques Ellul », dans Yannick Imbert (dir.), Une théologie dans le monde. Jacques Ellul (1912-1994), Aix-en-Provence, Kérygma (coll. Aréopage), 2014, p. 251-269 ; « De la vision aux mots : Oratorio sur l’Apocalypse », dans Jacqueline Assaël (dir.), Il était une foi… Le festival Poïema. Actes du festival international de poésie de la foi, 24-26 mai 2019, Marseille, Jas sauvages, 2020, p. 105-127.

#Culture #Jacques Ellul #Livres #Poésie

Nos titres

Échanges
Ensemble
Le Cep
Le nouveau messager
N°446 - juin 2020
Le Protestant de l'Ouest
Le Ralliement
Liens protestants
Paroles protestantes Est-Montbéliard
Paroles protestantes Paris
Réveil

Pour aller plus loin

Voyage intérieur vers l’horizon, de Jean-Pierre Julian
Livres
Voyage intérieur vers l’horizon, de Jean-Pierre Julian
Dans Voyage intérieur vers l’horizon, Jean-Pierre Julian invite le lecteur à une exploration profonde de la vie intérieure.
Une théologie du Nouveau Testament, de François Vouga
Culture
Une théologie du Nouveau Testament, de François Vouga
Ce livre est une nouvelle édition, mais réécrite en grande partie. Il traite des grandes questions du christianisme, à partir des textes du Nouveau Testament : le salut, la justice, le pardon, la foi, l’espérance, l’amour, le message de Pâques, l’Église, etc.
Montagnes de la Bible, de P. Jean-Marie Dezon
Culture
Montagnes de la Bible, de P. Jean-Marie Dezon
Pour aller plus loin dans le dossier "Montagne", cet ouvrage se démarque par sa douceur : des mots, des traits, des teintes...
Le mal des montagnes. Un monde à réinventer (Collectif)
Livres
Le mal des montagnes. Un monde à réinventer (Collectif)
Le média indépendant Reporterre et la revue d’enquêtes et de reportages La Revue dessinée ont uni leurs talents, leurs journalistes et leurs dessinateurs pour proposer un ouvrage au panorama cinglant sur l’actualité et l’avenir de la montagne et de son exploitation.
La Bible des festins. La louange par le banquet, de Claude Demissy
Culture
La Bible des festins. La louange par le banquet, de Claude Demissy
Quelle place la nourriture occupe-t-elle dans la Bible ? Importante, on le sait : il y a tellement de récits de repas, tant dans le Premier que le Nouveau Testament.
Rencontre avec un auteur : Noëlle Lasalle
Rencontre avec un auteur
Rencontre avec un auteur : Noëlle Lasalle
Noëlle Lassalle est catéchète, conteuse et, pour ne pas laisser s’envoler les mots, s’est mise à illustrer les histoires de gravures. Ce sont ses gravures que l’on retrouve donc dans l’ouvrage Montagnes de la Bible paru chez Olivétan en décembre dernier. Elle nous en dit plus sur ce travail à plusieurs mains.
L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ?
Acat
L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ?
Le philosophe Olivier Abel signe la préface de l'ouvrage « Résister à l’indignité – L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ? » publié aux éditions Olivétan dans le cadre du 50e anniversaire de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture).
Résister ou basculer
Acat
Résister ou basculer
Le colloque « Résister à l’indignité – L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ? » a marqué le 50ᵉ anniversaire de l’ACAT. Pour en partager les réflexions, un ouvrage, préfacé par Olivier Abel et coordonné par Luc Bellière est publié chez Olivétan. En introduction, Luc Bellière rappelle l’urgence d’une résistance collective face à l’indignité et aux ravages humains et sociaux de la torture.
Marc : Subtilité et surprises du plus ancien des évangiles
Livres
Marc : Subtilité et surprises du plus ancien des évangiles
Dans Marc : subtilité et surprises du plus ancien des évangiles, Karakash Ion étudie l’évangile selon Marc, reconnu comme le plus ancien des quatre évangiles du Nouveau Testament. Il met en lumière la manière particulière dont Marc raconte la vie de Jésus, en privilégiant l’action et en soulignant la dimension humaine et souffrante du Christ.