L’expérience de la foi a des conséquences concrètes dans tous les domaines de l’existence du chrétien (personnel, professionnel, social, politique…). Jean Jaurès l’avait bien perçu quand il écrivait, à propos de Luther, « Celui qui renouvelle le ciel, rénove la terre ». Réduire la vie chrétienne à la seule sphère privée reviendrait donc à priver le monde de la Bonne Nouvelle. Calvin dénonçait cette tentation qui consiste à « enfermer Dieu au ciel ».
L’Église respecte le pouvoir et les institutions mais sait aussi interpeller et résister quand
le droit est trahi
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Dans le monde, mais pas du monde
Toutefois, il est difficile d’être « dans le monde », sans être « du monde » (Jean 17). La Bible témoigne de cette tension. D’un côté, le croyant doit exercer une vigilance prophétique envers les réalités temporelles, notamment les pouvoirs politiques. Ceux-ci ne sauraient être absolutisés, car César n’est pas Dieu. D’un autre côté, le chrétien est appelé à reconnaître la légitimité des autorités humaines, impliquant respect et obéissance à leur égard. « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui… » (Romains 13.1-7). Elles permettent aux humains, et donc aux chrétiens, de mener « une vie calme et paisible en toute piété et dignité » (1 Timothée 2.1-2).
Cette tension biblique, reprise par les réformateurs, caractérise le rapport spécifique du protestantisme aux pouvoirs de ce monde. À savoir que les domaines spirituel et temporal ne doivent jamais être dangereusement confondus. Leur claire distinction protège des dérives théocratiques. Toutefois, l’autonomie de chacun n’empêche pas de possibles relations entre eux.
Une double citoyenneté
Une telle position n’est pas sans affinités avec la laïcité. On comprend pourquoi les protestants lui sont attachés. Certains d’entre eux ont été, en France, des artisans de son avènement (F. Buisson, J. Steeg, F. Pécaut, L. Mejean). Elle permet au chrétien d’assumer sa double citoyenneté.
Citoyen de ce « monde que Dieu a tant aimé » (Jean 3.16), il se sait responsable de son aménagement et de son maintien. Les chrétiens « s’occupent du domaine temporel, ils gèrent les affaires publiques » (Luther). Ils apportent leur contribution au débat public. À travers leur diaconie, ils s’engagent au service du prochain. Sans pour autant prétendre gouverner la société selon des normes chrétiennes. En protestantisme il n’y a pas de doctrine sociale de l’Église, mais une dimension sociale de la foi personnelle.
Cependant, le chrétien est aussi, et fondamentalement, citoyen du Royaume de Dieu. « Étranger et voyageur sur la terre » (Hébreux 11.13), il est libre à l’égard des puissances de ce monde, dont il sait qu’il ne peut tout attendre. Et en tout cas pas le sens ultime de son existence. Les chrétiens et les Églises ont vocation à introduire du « jeu », des questions, de la délibération, dans la vie citoyenne. Ils veillent à ce qu’aucun pouvoir temporel ne se referme jamais sur lui comme un absolu incontestable.
Vigilance citoyenne et résistance spirituelle
Pour résumer ce positionnement spécifique du protestantisme dans l’espace public et à l’égard de ses autorités, un synode de l’Église réformée (1998) a parlé de « loyauté critique ». L’expression dit à la fois le nécessaire respect des Églises envers les institutions et pouvoirs de la société. Mais aussi la possibilité de les interpeller, de les critiquer, de leur résister. Quand l’État de droit trahit ses propres règles ou principes, quand la justice est bafouée, quand la dignité de la personne est menacée, quand des minorités sont discriminées, quand la planète est en danger, quand la liberté de croire est remise en cause.
Ici se nouent et se conjuguent, dans la conscience du croyant, la vigilance citoyenne et la résistance spirituelle.
