Ces appréciations discordantes reposent en fait sur un même malentendu. Celui de penser que les Églises issues de la Réforme seraient des démocraties. Or elles ne le sont pas, même si elles en ont certains traits.
Une certaine ressemblance
Ainsi, Jules Michelet saluait déjà le génie démocratique du calvinisme, voyant dans le premier synode des Églises réformées en 1559, « l’acte de naissance de la démocratie religieuse ».
On peut voir, en effet, des analogies entre protestantisme et démocratie. Que l’on pense à la pratique du débat, au rôle des assemblées et des instances collégiales (conseils, synodes…), à la proportion équilibrée de laïcs et de ministres en leur sein, à la modalité du vote pour choisir ses représentants ou prendre les décisions.
Pourtant, un examen des principes ecclésiologiques du protestantisme, de ses constitutions, de ses règles de gouvernance, de sa pratique, montre que le protestantisme n’est pas une démocratie, ni ne prétend l’être.
Dieu donne la Parole à chacun·e
Dans l’Église, l’autorité appartient à Dieu seul. C’est à l’écoute de sa Parole que chaque croyant se détermine. L’exercice de l’autorité n’y est pas réservé à quelques-uns (pasteurs, conseils, responsables…). Concernant la vie et la mission de l’Église, chaque fidèle a un droit égal de parole et un devoir égal d’écouter et de respecter celle des autres.
C’est dire que la responsabilité personnelle du croyant ne saurait justifier, comme c’est parfois le cas, es dérives individualistes, car elle implique aussi la relation avec les autres, pour la rencontre, le soutien fraternel, le débat. « L’autorité ne s’exerce pas contre d’autres, mais pour eux, pour que croisse leur contribution à la prise des décisions… L’objectif n’est pas d’avoir raison contre l’autre mais de contribuer à l’avènement d’une vérité dont la loi est celle du don et du partage. » (Gilbert Vincent)
Une Église sans hiérarchie
Dans les Églises protestantes, l’autorité ne saurait s’exercer de manière pyramidale et centralisatrice. Les orientations se négocient, non entre la base et le sommet, mais dans un échange constant entre des membres
égaux, différents et complémentaires, unis par le commun appel à servir Dieu et le prochain. Les décisions ne résultent pas de l’addition d’opinions individuelles, mais sont le fruit d’un discernement collectif. Le sacerdoce universel n’est pas le suffrage universel ! Il ne relève pas du droit de l’individu, mais de la vocation de la communauté.
Compromis et consensus
Dans ce système, la visée commune, n’est (en principe) pas imposée d’autorité. Elle doit être sans cesse construite et demeure toujours provisoire. Les protestants ont ainsi appris à élaborer des consensus, qui ne sont pas sans convictions fortes, ainsi que des compromis, qui ne sont pas des compromissions. Contrairement à ce que pensent certains ! C’est ce que permet le travail communautaire, avec ses exigences et ses lenteurs, ses difficultés et ses richesses.
On ne saurait reproduire ce modèle dans la société. Mais on peut néanmoins discerner les richesses que le protestantisme pourrait insuffler dans nos démocraties en crise, menacées par les radicalités de tous bords et la montée inquiétante des populismes. On peut notamment penser à la fécondité du dialogue, à la nécessaire écoute d’autrui, à la volonté de construire quelque chose de commun, à l’indispensable temps long de la délibération, au refus des vérités posées comme absolues et définitives.
Reconnaître, avec Paul Ricoeur, que « le débat démocratique est sans conclusion, même s’il n’est pas sans décision ».

© NB
