Cette bonne nouvelle libératrice, accueillie par le croyant au plus profond de son être, bouleverse son rapport à Dieu, à soi-même, aux autres, et au monde. Elle ouvre à une spiritualité spécifique que le réformateur caractérisera par un magnifique oxymore, quand il écrit que le chrétien vit « dans un désespoir confiant ».
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Et si, comme Luther, nous plantions des pommiers ?
Voir la réalité telle qu’elle est
Désespoir, parce que chaque jour qui passe, nous apporte son lot de malheurs et de souffrances. Il y a alors, en effet, de quoi désespérer. La foi ne saurait, pourtant, nous soustraire à ces réalités douloureuses. Elle n’est ni une incantation pieuse, ni une méthode Coué spirituelle, ni une évasion hors du monde. Calvin lui-même dénonçait cette attitude illusoire et trompeuse quand on veut, écrit-il, « enfermer Dieu au ciel ». Le croyant est ainsi appelé à écouter, regarder, prendre en charge avec lucidité la réalité de l’humain et la réalité du monde. La réalité telle qu’elle est, sans cesse affrontée à l’énigme du mal. Y compris celui dont l’humain est capable, sur le plan individuel ou sociétal. Sa violence jusqu’à la barbarie, son désir fou de toute-puissance et de toute-maîtrise, son culte épuisant de la performance et du mérite… Autant d’impératifs écrasants qui ne sont pas sans rappeler le salut par les œuvres qui avait, en son temps, désespéré Luther. Jusqu’à ce qu’il découvre la promesse de l’amour inconditionnel de Dieu qui appelle et reconnaît chacun·e dans sa fragilité, ses limites, sa finitude.
L’espérance malgré tout
Luther va recevoir cette promesse, non pas dans une béate illumination, mais au cœur de son combat spirituel, douloureux et désespéré : « Je me suis martyrisé, par la prière, le jeûne, les veilles, le froid… Qu’ai-je cherché par-là, sinon Dieu ? » Espérance paradoxale qui a pour terreau le découragement, la résignation, le désespoir. Il en est de même dans la Bible. Ainsi, c’est quand le peuple hébreu est en exil, déporté à Babylone, que Dieu lui adresse ces mots : « Je vais vous donner un avenir et une espérance. » (Jérémie 29.11) C’est dire que cette espérance que la Réforme a redécouverte et qu’elle a rendu au peuple, n’est pas de l’ordre d’une facile et tranquille évidence. C’est plutôt, comme les Écritures en témoignent, une « intranquillité », une espérance en dépit, une espérance, malgré tout, une espérance quand même. Une espérance qui n’efface pas le tragique de l’existence humaine, ni le scandale du mal. Elle n’est pas l’envers ou le contraire du désespoir, elle est sa traversée, portée par la promesse de vie reçue de Dieu. Si elle exige la prise en compte lucide des souffrances de la terre, c’est pour les dépasser, les combattre et leur résister, avec la confiance que Dieu donne.
Une spiritualité incarnée
Loin d’être une évasion illusoire de la réalité, la foi en la promesse de Dieu mobilise, ici et maintenant, pour des engagements déterminés et persévérants qui inscrivent l’espérance dans les désespoirs du présent. C’est le sens des paroles et des actes de Jésus. Ils restaurent la confiance d’êtres humains en souffrance, en posant des signes concrets d’une vie nouvelle possible. À sa suite, et porté par la promesse, le croyant est appelé à témoigner de cette même espérance au cœur des épreuves du quotidien. Une espérance qui s’enracine, se renouvelle et se fortifie dans la méditation de la Parole de Dieu, dans l’assurance de son intime présence et dans la force da la prière, qui est le premier geste de l’espérance. Ainsi le protestantisme est, fondamentalement, une spiritualité incarnée, à la fois intérieure et sociale. On peut en parler comme d’une « contempl-action » qui sans cesse tourne vers Dieu et vers les autres, pour agir et servir, même dans les moments les plus incertains. En témoignent ces lignes que l’on prête également à Luther : « Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier. »
