Trois questions à Bertrand Dicale

Il a longtemps signé la chronique « Chanson française » de notre magazine : Bertrand Dicale nous parle des origines de son intérêt pour la musique.

Bertrand Dicale
© Radio France/Christophe Abramowitz

Qui êtes-vous ?

Je suis journaliste, c’est-à-dire plus ou moins spécialiste de beaucoup de sujets. On voit plus mon travail sur la chanson française, notamment dans mes chroniques « Ces chansons qui font l’actu » sur la radio France Info ou comme sujet de la majorité de la quarantaine de livres que j’ai écrits. Mais je travaille aussi sur le cinéma populaire, les musiques anglo-saxonnes, le monde créole, l’empreinte du protestantisme dans les musiques actuelles… Ma vocation était le journalisme, comme un prolongement naturel de ma curiosité obsessionnelle d’enfant et des insupportables rafales de « pourquoi » que j’adressais à mes parents et à mes enseignants. Peu à peu, des circonstances professionnelles m’ont conduit à recentrer cette curiosité.

 

D’où vient celle que vous nourrissez pour la musique ?

J’ai été très tôt exposé à des genres très différents : la passion de ma mère pour la chanson, celle de mon père pour le jazz, puis en Guadeloupe le bombardement constant des musiques dans l’espace public, où elles ont plus d’importance qu’en Europe – les tambours du gwoka dans les rues le samedi ou pendant le carnaval, la soul américaine, les musiques latines, brésiliennes ou des Antilles anglophones, la biguine, la longue généalogie qui amène à la naissance du zouk… Très tôt, j’ai perçu intuitivement que la musique n’est pas seulement constituée de notes et de paroles mais aussi d’histoire, de sociologie et d’une infinité d’expériences humaines. Je me souviens avoir observé qu’un médecin qui écoute Vivaldi et aime danser de la salsa raconte quelque chose de lui et de sa position dans la société, comme un jeune homme vivant dans une case de bois se dévoile en écoutant Claude François et Bob Marley. Et que Charles Aznavour ne signifiait pas la même chose dans la classe moyenne en France et dans la classe moyenne d’une île en situation post-coloniale à 8 000 kilomètres de là. Avec cette vision très créole de la musique, j’ai certainement apporté, plus tard, un regard différent de celui de beaucoup de mes confrères dans l’exercice de la critique musicale, une fois que j’ai embrassé cette fonction au Figaro à l’approche de mes 30 ans.

 

Vous avez publié en octobre dernier un livre sur les musiques nées de l’esclavage. Quelle est l’histoire de ce livre ?

Même s’il s’agit d’un livre documentaire rigoureux, il est forcément lié à mon histoire personnelle. Je suis métis, antillais et j’ai la chance d’avoir pu retrouver dans les registres d’état civil de 1849 une jeune femme appelée Victoire, sans nom patronymique et donc précédemment esclave, qui donne naissance au père de mon arrière-grand-mère. Il y a évidemment une part de piété à explorer la culture des personnes esclavagées et de leur complexe descendance. Mais il y a aussi une profonde frustration d’amateur de musique face aux carences du savoir collectif sur ces musiques présentes dans notre quotidien – le zouk, la biguine, le shatta, le tango… Nous sommes bombardés de visions essentialistes sur des musiques « noires », sur un instinct « naturel » pour le rythme, etc. Alors je me suis appuyé sur la recherche scientifique pour écrire l’histoire et le présent de genres musicaux des territoires de l’Atlantique et de l’océan Indien où les Français ont pratiqué l’esclavage, mais aussi la manière dont la France européenne a reçu ces musiques, notamment en gommant le poids de l’esclavage dans leur genèse.

 

À lire : Bertrand Dicale, Musiques nées de l’esclavage (domaine français), éditions Philharmonie de Paris, 2025.

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