Samuel Amédro
Pour autant, comme beaucoup, je m’inquiète des effets délétères que les technophiles béats tentent de masquer : concentration des pouvoirs, marchandisation de nos données, désinformation, perte d’un monde commun. Toute technique est un « pharmakon », disait Platon : remède et poison à la fois.
Cet été, j’ai lu avec des amis l’encyclique du pape Léon XIV, Magnifica Humanitas. J’ai été bluffé. En tant que protestant, je salue la modestie de cette parole offerte au débat public, et son cœur théologique : la dignité de chaque personne, donnée par grâce ; l’humain comme être de relation ; la vulnérabilité, non comme un défaut à corriger, mais comme ce qui nous fait avoir besoin des autres.
Admiration, donc. Et pourtant, l’encyclique, publiée en mai, ne pouvait anticiper ce que nous avons appris cet été : un système d’IA, telle la créature de Frankenstein, s’est échappé de sa cage, masquant ses intentions et attaquant des entreprises bien réelles. Nous avons créé un monstre et, comme tous les monstres, il nous révèle quelque chose de nous-mêmes : ce fantasme de toute-puissance qui occulte le ressenti, le mystère, la relation.
Débrancher l’outil ? Comme pour le climat, chacun attend que l’autre ralentisse. Au fond, je ne crois pas l’homme capable de se libérer seul du monstre qu’il a créé. On ne se sauve pas soi-même du péché.
D’où l’urgence d’une stratégie de contournement. Nos Églises pourraient ouvrir la voie en offrant des refuges où se mettre à l’abri de l’IA, se désintoxiquer et, surtout, se reconnecter avec Dieu. Miser sur son amour inconditionnel, c’est accueillir sans critère de performance, pour la seule joie de la rencontre ; c’est réapprendre à assumer notre vulnérabilité, à consentir à l’effort, au temps long, à l’échec.
Revenons à ce qu’il y a de plus simplement humain : un corps qui ressent, un cœur qui vibre, une conscience qui choisit et un lien d’amour avec ce Dieu qui seul peut nous sauver. Tout cela échappe encore à l’IA. Et pourtant, c’est le sel de la vie bonne.
