Les nouvelles formes de violence

Pour rendre compte des nouvelles formes de violence qui émergent aujourd’hui, il importe de faire quelques distinctions entre violences physiques, violences psychologiques, violences structurelles, violences symboliques. Ces quatre types de violence se répartissent entre deux espaces qui se combinent et se renforcent : la violence militaire au niveau international et la violence des délits et des crimes au sein de la société.
Les femmes et les enfants,
premières victimes civiles
des temps de guerre
© pexels

La violence des guerres est bien évidemment une violence physique, mais elle sollicite aussi les trois autres types. Depuis les guerres napoléoniennes, les conflits militaires ont pris une ampleur inégalée, mobilisant la société entière. Dans son analyse de l’œuvre de Clausewitz[1], René Girard parle d’une « montée aux extrêmes » : chaque période augmente d’un cran le niveau de violence, avec des effets en chaîne. Les deux guerres mondiales, la guerre froide, les conflits du 21e siècle : la violence semble vouloir échapper à tout contrôle et les populations civiles sont de plus en plus les premières victimes de ces brutalités.

 

 

Violence au niveau international

 

Les viols et la torture sont systématiques, la propagande joue un rôle décisif dans la manipulation de l’opinion, les guerres s’accompagnent de tentatives de génocide, la menace de l’emploi de l’arme atomique demeure à l’arrière-plan des conflits… Mais cet accroissement effréné de la violence n’est pas la seule caractéristique des conflits internationaux aujourd’hui : la guerre a littéralement changé de visage[2].

 

 

 

Nouveaux visages de la guerre

 

La guerre ne se déroule plus dans un espace-temps nettement circonscrit : sur un champ de bataille bien identifié, avec une déclaration de guerre comme point de départ et un armistice comme signal de fin. Les guerres sont aujourd’hui qualifiées d’« asymétriques » ou d’« irrégulières[3] » : elles ont lieu partout, et notamment au cœur des cités, elles n’opposent plus des armées classiques mais des réseaux terroristes fluides et multipolaires qui font peser une menace permanente sur des sociétés entières, et ces guerres n’ont ni début ni fin. Ou plus exactement, ces modes de guerre dérégulée coexistent avec des formes traditionnelles, comme l’indique la guerre en Ukraine, avec ses lignes de front et ses tranchées. Enfin, l’un des facteurs d’évolution de la violence militaire est bien entendu le progrès technologique exponentiel et en accélération permanente. L’un des seuils décisifs à cet égard est l’usage de drones, aujourd’hui systématique, qui bouleverse radicalement la manière de faire la guerre. Alors que le terrorisme repose sur le sacrifice de combattants aspirant à mourir en faisant le maximum de victimes dans le cadre d’une guerre psychologique de haute intensité, à l’inverse les attaques de drones visent à tuer à distance, de manière ciblée et sans prendre aucun risque pour les pilotes aux télécommandes. On relève néanmoins des risques psychologiques considérables chez ceux qui tuent ainsi de loin : les effets psychiques de la conduite de drones sont analogues au stress post-traumatique des soldats de retour du front. Les nouvelles formes de violence militaire peuvent ainsi être résumées en ces termes : prolifération et intensification d’une violence multipolaire, pluridimensionnelle, qui ne semble vouloir marquer aucune pause ni épargner aucun espace de l’existence humaine.

 

 

 

Paradoxes

 

Au sein de la société, paradoxalement, la courbe des crimes et des délits adopte une orientation inverse à celle de la violence guerrière. En Occident du moins, la violence délinquante et criminelle ne cesse de baisser depuis le bas Moyen Âge. Tel est le fruit, sans doute quelque peu inattendu, des recherches très approfondies d’un historien comme Robert Muchembled[4] : les siècles passés étaient des périodes d’insécurité permanente, notamment pour les femmes et les enfants. Aujourd’hui, chacune et chacun peut circuler librement presque partout et presque tout le temps. Muchembled attribue cette évolution à deux facteurs : le développement de l’institution judiciaire, qui s’est substituée aux pratiques de vengeance, et la prégnance des idéaux chrétiens, y compris dans les sociétés les plus sécularisées. L’impression d’une hausse constante de la criminalité tient en réalité, hormis l’instrumentalisation de faits divers par la presse à sensation ou par des ténors populistes, à notre surinformation et à notre hypersensibilité au phénomène de la violence. Mais d’un point de vue objectif, les délits et les crimes deviennent des faits résiduels.

 

 

 

Plusieurs facteurs d’humiliation

 

En revanche, la violence sociétale a subi des mutations et des recompositions considérables ces dernières années. Elle prend le plus souvent la forme subtile de l’humiliation[5]. Celle-ci consiste à bafouer la dignité d’une personne en lui retirant l’une des dimensions fondamentales de l’être humain : généralement l’accès à la parole, mais aussi le droit au respect, à la considération et à toutes les modalités de la reconnaissance. La violence de l’humiliation prend des dehors extrêmement divers : ce sont les techniques de management fondées sur la peur et l’intimidation, ce sont les incivilités quotidiennes dans les transports en commun, mais aussi les incivilités institutionnelles qui consistent par exemple à implanter des bancs anti-SDF sur lesquels il est impossible de s’allonger… L’humiliation tend à rendre superflus et à exclure ceux qui ne demandent qu’à exister, ainsi qu’à exhiber l’intimité de ceux qui ne souhaitent que rester discrets. Les « autoroutes de l’humiliation[6] » restent les réseaux sociaux, qui charrient une violence psychologique inouïe, sous couvert d’anonymat – et donc d’impunité. Ces nouvelles formes de violence sont donc étroitement liées à l’évolution des technologies de l’information, et au conditionnement des mentalités et des comportements par ce que Jacques Ellul appelait « la propagande horizontale[7] ». Les explosions de violence visible et médiatisée, des Gilets jaunes aux émeutes urbaines, ne sont que les effets d’une humiliation latente, voire imperceptible : le sentiment partagé par nombre de nos contemporains d’être traités comme étant « de trop », comme ne méritant pas la moindre considération.

 

 

 

Violences d’hier et d’aujourd’hui

 

La violence a de tout temps accompagné la condition humaine. Et certaines modalités de la violence archaïque perdurent jusqu’à aujourd’hui. Mais il est des formes inédites de violence qui surgissent à présent : guerres asymétriques de haute intensité, humiliations institutionnalisées ou pratiquées chaque jour sur les réseaux sociaux, violences structurelles afférentes à un régime socio-économique qui génère de l’exclusion, violences symboliques qui légitiment d’autres violences et dont nous sommes toujours responsables par notre façon de parler et de vivre. Ces nouvelles formes de violence confèrent toujours plus de pertinence au message évangélique, puissance de refus et de déconstruction de la violence, d’où qu’elle vienne.

 

 

[1] René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, 2007.

 

[2] Frédéric Rognon (dir.), Dire la guerre, penser la paix, Genève, Labor et Fides, 2014.

 

[3] Gérard Chaliand, Les guerres irrégulières. xxe – xxie siècle. Guérillas et terrorismes, Paris, Gallimard, 2008.

 

[4] Robert Muchembled, Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Âge à nos jours, Paris, Points, 2014.

 

[5] Olivier Abel, De l’humiliation. Le nouveau poison de notre société, Paris, Les liens qui libèrent, 2022.

 

[6] Wayne Koestenbaum, Humiliation, Paris, Climats, 2012.

 

[7] Jacques Ellul, Propagandes (1962), Paris, Economica, 1990.

 

 

 

 

 

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