L’aventure postmoderne

L’aventure est aujourd’hui un moyen de sortir de chez soi et de soi.

Expéditions, raids, sports aventures, longues marches, périples cyclistes emmènent leurs adeptes sur les routes, les montagnes, les fleuves, les déserts ou les mers, dans les brousses ou ailleurs, sollicitent leur engagement physique et leur courage, même si le plus souvent les dangers relèvent davantage du fantasme ou de la méconnaissance du terrain que de réelles menaces. Aujourd’hui, l’aventure tient au fait de renoncer aux routines qui scandent le quotidien et à se livrer à l’imprévisible en un temps limité, consacré à une entreprise personnelle qui amène à sortir de soi et de chez soi. Dans l’affrontement physique au monde, l’individu cherche ses marques, s’efforce de tenir entre ses mains une existence qui lui échappe. Les limites de fait prennent alors la place des limites de sens qui ne satisfont plus. L’individu vit des moments d’intensité d’être, ré-enchante son existence par l’emprunt de chemins de traverse où il ne doit sa progression qu’à lui-même.

 

L’aventure tient au fait de renoncer aux routines (© Yann Allègre@unsplash.com)

 

 

 

Éprouver le sentiment de s’appartenir

 

Dans nos sociétés où les repères se fragmentent et se multiplient, le corps est toujours une réserve pour savoir qui l’on est et ce que l’on peut attendre du monde. Dans la douleur, l’effort de longue haleine, l’incertitude du lendemain, l’individu éprouve son existence avec une folle intensité. La multiplication de ces entreprises va de pair avec une société où, pour un nombre grandissant d’individus, vivre ne suffit plus : il faut se sentir exister.

 

Au cœur de l’action, face aux éléments, livré à ses seules ressources, l’individu éprouve le sentiment de s’appartenir enfin, de donner la meilleure version de lui-même. Les sensations ainsi éprouvées sont d’autant plus sollicitées que le reste de la vie est pacifié, tranquille, protégé de tout aléa, l’existence familiale et professionnelle à l’abri de toute crainte. Ces activités sont revendiquées comme étant une manière de retrouver le sel de la vie dans une société trop sécurisante, éprouver un enracinement plus sensible à sa vie personnelle. Ces loisirs créent une longue jubilation et s’opposent au désenchantement du monde.

 

L’espace naturel des sociétés occidentales est converti à un usage policé, enfoui sous le milieu technique (aménagement du territoire, urbanisation, déboisement, etc.). Mais la sécurité ainsi gagnée attise l’appel des forêts, la tentation de se perdre un temps hors des sentiers battus. Volonté de corps à corps avec la nature où les seules ressources personnelles sont en jeu. L’immense succès de la marche à travers le monde l’illustre. L’individualisme contemporain trouve là un terrain d’élection : l’homme seul face à l’immensité du monde, dans l’épuration de toutes les contraintes de la vie en société – de toutes ses facilités aussi – ce qui, dès lors, confère une valeur à chaque action entreprise.

 

Des formes inédites de vedettariat

 

Sur un autre registre, les « nouveaux aventuriers » sont les prospecteurs de dangers qu’ils se proposent ensuite d’affronter sous le feu des projecteurs. La prise de risque est la marchandise qu’ils offrent à l’exploitation des sponsors et à la curiosité du public. Leur notoriété (et le soutien de leurs sponsors) ne dure guère, éclipsée par l’éclat d’un concurrent ou la nécessité de répéter l’exploit en plus fort encore. Elle suscite de nouveaux notables, des formes inédites de vedettariat où le jeu symbolique avec la mort et la limite est monnayée en valeur économique et en prestige. Le paradoxe de ces affrontements à la nature extrême est leur formidable organisation logistique.

 

Mais loin du marché des sensations fortes, une autre aventure se déploie dans la discrétion avec des individus innombrables qui parcourent le monde à pied, à vélo, en bateau, seuls ou en couple, en tenant simplement un blog à destination de ceux qui les suivent. L’aventure est toujours au coin de la rue pour ceux qui souhaitent la débusquer.

 

 

 

D. Le Breton est auteur de : Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur (Métailié, 2020), Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre (PUF, 2013) ou Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur (Métailié, 2012).

 

 

 

#Dossiers

Nos titres

Échanges
Ensemble
Le Cep
Le nouveau messager
N°446 - juin 2020
Le Protestant de l'Ouest
Le Ralliement
Liens protestants
Paroles protestantes Est-Montbéliard
Paroles protestantes Paris
Réveil

À la découverte des protestants en région

Pour aller plus loin

Se sentir appelé
Faire face au manque de pasteurs
Se sentir appelé
Un dimanche – j’avais une douzaine d’années – j’ai lu durant le culte le texte biblique, à la demande du pasteur. À la sortie, un homme qui m’était inconnu, est venu me serrer la main : « Monsieur, vous serez pasteur ou avocat ! »
Former des animateurs de culte et des prédicateurs laïcs
Faire face au manque de pasteurs
Former des animateurs de culte et des prédicateurs laïcs
Aujourd’hui, nous manquons de pasteurs : la plupart des églises locales vivent au moins une vacance pastorale. La solution : des cultes dominicaux assurés par des paroissiens ?
Les ministères particuliers à l’UEPAL
Faire face au manque de pasteurs
Les ministères particuliers à l’UEPAL
L’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal), dont les pasteurs sont rémunérés par l’état, n’échappe pas à la baisse des effectifs pastoraux. Pour y faire face, elle a notamment mis en place des ministères particuliers.
Ministères en tension : le défi de la relève
Faire face au manque de pasteurs
Ministères en tension : le défi de la relève
Alors que de nombreux pasteurs partent à la retraite, les commissions des ministères de l’Église protestante unie de France (EPUdF) et de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal) se retrouvent devant une équation complexe : comment maintenir l’exigence théologique tout en parant à l’urgence symbolisée par des chaires vides ?
Prendre soin du ministère pastoral
Faire face au manque de pasteurs
Prendre soin du ministère pastoral
Epuisement professionnel, harcèlement, racisme, persistance du sexisme, y compris au sein du « corps » pastoral… La multiplication de ces situations a poussé l’institution ecclésiale à prendre des mesures pour améliorer l’accompagnement des pasteurs.
Mourir pour l’Évangile : d’accord, mais de mort lente
Faire face au manque de pasteurs
Mourir pour l’Évangile : d’accord, mais de mort lente
Les institutions adorent les vocations quand elles permettent de demander plus avec moins. La vocation sert trop souvent à rendre naturel le surinvestissement : tu es appelé, donc tu comptes moins tes heures ; tu sers, donc tu ne te plains pas ; tu aimes, donc tu t’épuises.
Jérôme Cottin : « Le métier de pasteur reste attractif »
Faire face au manque de pasteurs
Jérôme Cottin : « Le métier de pasteur reste attractif »
Jérôme Cottin, professeur de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg, a récemment écrit un livre sur les pasteurs(1). Dans cet entretien, il relative la « crise » des vocations pastorales.
Quand l’interculturel transforme nos paroisses
Vivre l'Église Universelle
Quand l’interculturel transforme nos paroisses
La question de l’interculturalité traverse la vie de nombreuses paroisses de l’Église protestante unie de France. Elle touche à l’essence même de ce que nous croyons être l’Église. Je propose ci-dessous quelques éléments de cette réflexion, nourris par une enquête menée dans quatre paroisses de la région parisienne et la conviction que l’Église universelle se joue d’abord ici, dans nos assemblées locales.
L’Église universelle
Vivre l'Église Universelle
L’Église universelle
Elle était au cœur des synodes régionaux en 2025, elle sera le sujet du synode national de l’EPUdF en 2026. Mais quelle est-elle cette Église universelle ? Au loin, au proche, visible ou invisible ?