Elle siège au Conseil presbytéral dans un fauteuil… électrique

Francine Guiberteau a rejoint le protestantisme et la paroisse d’Alençon en 1975. Musicienne, organiste, et major d’agrégation, elle enseigne l’écriture musicale, compose et joue. C’est aux claviers de l’orgue, en plein concert à la cathédrale de Sées, qu’un AVC la frappe et paralyse son corps, mais pas sa vie au sein de sa communauté. Elle en est toujours membre très active, prédicatrice et conseillère presbytérale toujours réélue.

Le handicap met-il des limites à ton intégration dans la communauté ?

 

Bien sûr que ça pose des limites ! Ne serait-ce que parce que les membres de notre paroisse sont disséminés sur un vaste territoire ! Les distances sont souvent longues à parcourir, les itinéraires plus ou moins faciles. Quand on a peu de mobilité, ces contraintes géographiques sont lourdes. Dans l’enceinte du temple, en revanche, bien des facilités m’ont été apportées : un plan incliné pour en rendre l’accès plus commode ; une nouvelle disposition des chaises pour améliorer la circulation intérieure ; l’aménagement des toilettes…

 

 

 

As-tu l’impression d’être comprise ?

 

Dans la vie de tous les jours, j’ai plus de mal. Malgré l’attention généreuse des uns et des autres, ceux-ci, valides, peinent à comprendre mes difficultés qui tiennent, le plus souvent, à de petits détails : un dénivelé apparemment insignifiant et pourtant infranchissable par le fauteuil électrique. Une porte, a priori normale et pourtant trop étroite (quand Jésus nous met en garde contre les portes du Royaume des cieux, j’éprouve quelque inquiétude…). De manière plus générale, ceci explique l’inanité de certaines réglementations conçues pour nous aider ! Exemple : les portes coupe-feu ! Censées nous prémunir contre un danger, elles s’avèrent être des traquenards pour les personnes dont l’équilibre est précaire. Le maître-mot invoqué pour justifier de telles mesures est la sécurité ! Malheureusement, celle-ci partage, avec la liberté, le triste privilège de voir commettre, en son nom, beaucoup de crimes… Mais j’apprends, peu à peu, à me distancier de moi-même : un peu d’humour ne nuit pas !

 

Je ne veux pas culpabiliser mon entourage ! Si tel était le cas, j’en serais désolée ! Je ne partage avec vous qu’un seul but : celui de notre responsabilisation commune. Pourtant, reconnaissons qu’entre responsabilité et culpabilité la frontière est ténue… Nous avançons ensemble sur une ligne de crête… je marche moins bien que vous ! Il me faut donc joindre à l’humour une certaine dose d’humilité pour savoir dire : Frères et sœurs, j’ai besoin de votre aide !

 

 

 

Ton expérience du handicap semble avoir approfondi ta relation aux autres… Qu’en est-il de ta relation à Dieu ?

 

C’est un tout car, on ne peut jamais séparer Dieu du prochain. Il y a pourtant une spécificité : il m’est souvent arrivé de questionner Dieu sur le sens d’une telle épreuve. J’ai évacué assez rapidement le sens d’une réparation. Avais-je quelque chose à réparer ? En quoi avais-je failli ? Ou devais-je éventuellement accumuler une réserve de mérites pour compenser d’autres faiblesses, de moi inconnues ? Si mes origines catholiques me prédisposaient à incliner vers cette hypothèse, mon passage au protestantisme m’en vaccina, je crois, définitivement. Je me refuse à considérer Dieu comme un pervers sadique ! S’il constate, dès les premiers versets de la Genèse, que sa création est bonne… c’est qu’elle est bonne ! Au point où j’en suis de ma vie (j’aurai bientôt 80 ans), j’accorde peu d’importance aux œuvres de ma vie, au regard de la foi que mon Dieu attend de moi. Bien au-delà des argumentaires théologiques, les mystiques se rejoignent : Au soir de cette vie, écrivait Jean de la Croix, nous serons jugés sur l’amour.

 

 

 

Fais-tu un lien entre ton handicap et les mesures imposées par la crise sanitaire…

 

Oui, la distanciation dite sociale nous oblige à vivre cultes et rencontres en visio. Ainsi la présence à l’autre va se jouer désormais de la distance. N’est isolé que celui qui choisit de s’enfermer.

 

 

 

Ce pourrait être une maxime de sagesse

 

Plus modestement, c’est une bouée qui m’a été lancée sur une mer indocile…

 

 

Lancée par qui ?

 

Par l’inconnu qui m’avait déjà rejointe sur la route qui va de Jérusalem à Emmaüs.

 

 

 

 

 

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