L’homme qui a vendu le monde

Les réseaux sociaux se proposent de répondre à des besoins qu’ils ont amplifiés et transformés. Retour sur l’histoire de Facebook, modèle de tous ceux qui existent aujourd’hui.

Campus d’Harvard, 2004. Mark Zuckerberg a 19 ans. Passionné par les innovations informatiques, il vient d’en faire un usage combinatoire pour créer The Facebook, un trombinoscope en ligne où chacun rédige sa propre fiche de renseignement, dispose d’une messagerie et peut « être ami » avec les autres, ce qui lui vaudra son nom de « réseau social ». Son but est de mettre en relation les étudiants de cet immense campus qui se croisent sans se connaître.

 

© Niall Kennedy « À l’origine, Facebook n’a pas été conçu pour être une entreprise. Il a été créé pour accomplir une mission sociale : rendre le monde plus ouvert et mieux relié. »  Mark Zuckerberg

Village planétaire

 

Le succès qu’il rencontre encourage Mark Zuckerberg à ouvrir son réseau à toutes les universités américaines, puis au grand public. Lorsque Facebook arrive en France en 2007, les gens apprécient de pouvoir y retrouver des amis perdus de vue, de partager photos et vidéos avec leurs relations, mais aussi de lier connaissance avec les amis des amis, de trouver une vitrine gratuite pour leurs activités. Les grands-parents éloignés de leurs petits-enfants ont pu les voir grandir à distance. La solidarité y est devenue plus facile. Les abus en tous genres aussi.

 

Indéniablement, Facebook a concrétisé ce « village planétaire » qu’Internet nous avait tant vanté. Mark Zuckerberg se présente d’ailleurs volontiers comme un apôtre de la communication universelle, désireux de faire de son réseau le nouvel endroit où les gens auront envie de passer du temps. Et pour cause…

 

La vie en plus facile

 

Le pari de Facebook consiste à proposer une sociabilité facilitée à des gens ayant de moins en moins de temps libre. À nos besoins de discussion, de partage, de reconnaissance et d’estime, d’appartenance à une communauté, de légitimation et de validation sociale, le réseau a répondu par la messagerie instantanée, la mise en ligne de photos et vidéos, la création de groupes d’amis et la possibilité d’évaluer des contenus en leur attribuant des « likes » (« J’aime »). En quelques interactions simples et rapides, un ersatz de sociabilité.

 

Les gens ont apprécié de communiquer sans bouger de chez eux, derrière un écran désinhibant et libérateur, pour le meilleur comme pour le pire. La possibilité d’évaluer le contenu des autres avec une icône (un simple pouce bleu levé), sans discussion, a fait de la validation sociale un jeu simplifié à l’extrême, permettant de « faire plaisir » à l’auteur sans se poser de questions.

 

Facebook a aussi offert aux gens une compensation exutoire à leur frustration en leur donnant les moyens de se montrer tels qu’ils le souhaitent, une reprise de contrôle relative sur leur vie en ligne, un espace d’expression et d’écoute. Le bon vieux principe « nous vous vendons la solution aux problèmes que nous créons » n’est-il pas à l’œuvre ?

 

Le filon des données

 

Car le modèle économique de Facebook, précisé dans des conditions d’utilisation que personne ne lit, repose en effet sur une collecte et un profilage de données vendue à des sociétés publicitaires. Chaque utilisateur en renseigne un certain nombre (âge, sexe, emploi, situation familiale, lieu d’habitation, etc.), tout comme ses pages et groupes aimés, les éléments sur lesquels il clique, ce qui indique ses centres d’intérêt. Ces données sont recueillies et traitées par les algorithmes du réseau. Il en résulte notamment les fameux calculs prédictifs pour recommander à des utilisateurs aux profils semblables des contenus semblables. Ainsi, les annonceurs rémunèrent Facebook pour diffuser un message auprès d’une cible qu’ils sont certains d’atteindre.

 

Parce que Facebook a besoin de données, il encourage l’addiction par l’apparition constante de contenus en adéquation avec vos goûts sur le fil d’actualité. Ainsi, plus un internaute reste sur le réseau, plus il transmet de données, et plus il génère d’argent pour Facebook, dont le modèle a inspiré LinkedIn pour le travail, Instagram pour le partage d’images, WhatsApp, TikTok pour les plus jeunes utilisateurs, etc.

 

Aujourd’hui, plus de deux milliards de personnes se connectent quotidiennement à Facebook. Aux États-Unis, en mars dernier, le groupe Meta (Facebook, Instagram) a été condamné par la justice pour mise en danger de mineurs, ses algorithmes ayant été reconnus intentionnellement addictifs pour générer du profit. Selon Forbes, la fortune de Mark Zuckerberg s’élève actuellement à 246 milliards de dollars.

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