Résister ou basculer

Le colloque « Résister à l’indignité – L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ? » a marqué le 50ᵉ anniversaire de l’ACAT. Pour en partager les réflexions, un ouvrage, préfacé par Olivier Abel et coordonné par Luc Bellière est publié chez Olivétan. En introduction, Luc Bellière rappelle l’urgence d’une résistance collective face à l’indignité et aux ravages humains et sociaux de la torture.

L’histoire de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) est intimement liée à l’engagement pour la dignité humaine et les droits fondamentaux. Fondée en 1974, l’ACAT est née dans un contexte mondial marqué par les luttes pour la décolonisation, contre les dictatures militaires en Amérique latine, et les violations massives des droits humains dans des régimes autoritaires. Hélène Engel et Édith du Tertre, les deux fondatrices, étaient animées par une foi chrétienne profonde et une certitude : toute atteinte à la dignité humaine est une offense non seulement à la victime, mais aussi à l’humanité entière. Le combat contre la torture est donc apparu comme une urgence morale et spirituelle.

 

Dans ses premières années, l’ACAT s’est concentrée sur des campagnes internationales, soutenant les victimes de torture et protestant contre les sévices corporels, les conditions inhumaines de détention, les disparitions forcées. L’association a notamment joué un rôle clé dans la mobilisation pour la ratification par les États de la Convention contre la torture adoptée par l’assemblée générale des Nations unies en 1984. Ces initiatives ont permis de sauver des vies et de sensibiliser l’opinion publique.

 

Rapidement, l’ACAT-France a élargi son mandat et lutte, aujourd’hui encore, pour l’abolition de la torture et des traitements cruels, inhumains et dégradants, des exécutions capitales et pour le respect du droit d’asile, quels que soient les contextes politiques, religieux, sociaux ou culturels. Pendant ses vingt-cinq premières années, l’ACAT-France a porté le rêve ambitieux d’abolir la torture avant l’an 2000.

 

Cependant, à l’aube du XXIe siècle, de nouveaux défis ont émergé et une inquiétante régression s’installait. Le choc des attentats du 11 septembre 2001, la montée du populisme et des discours sécuritaires, les crises migratoires ont ouvert la voie à une banalisation des traitements indignes et de leur acceptation, y compris dans des démocraties réputées pour leur engagement en faveur des droits humains. En France, entre 2000 et 2016, le pourcentage de la population jugeant acceptable le recours à la torture dans des cas extrêmes est passé de 25 % à 36 %[1]. Cette évolution traduit un basculement des mentalités, alimenté par des peurs collectives et une instrumentalisation de la sécurité nationale, malgré l’alerte de Robert Badinter dans son discours historique de 1981 sur l’abolition de la peine de mort : « La peur est le terreau sur lequel prospèrent toutes les justifications de l’injustifiable ».

 

Cette inquiétante tendance a guidé les travaux de notre commission de réflexion, notamment lors de la réalisation de notre dernier rapport ACAT-France intitulé « Un monde tortionnaire » dans lequel nous écrivions déjà : « Dans une société fragilisée par les incertitudes et les peurs, ballottée au gré des émotions collectives, les traitements cruels, inhumains ou dégradants peuvent conduire à un cercle vicieux effrayant[2]. » La croissance du recours à des pratiques cruelles ou dégradantes ne représente pas seulement une atteinte insupportable à la dignité humaine, mais aussi une destruction du lien social qui fonde toute société.

 

L’ACAT-France, à l’occasion de son 50ᵉ anniversaire, renouvelle son appel à la vigilance et à la résistance face à ces dérives. Ce colloque, intitulé « Résister à l’indignité », est une invitation à réfléchir sur les mécanismes de la normalisation de l’inacceptable, sur les risques de basculement vers une société de violence et sur les moyens d’y opposer une réponse éthique et collective.

 

 

Les mécanismes de bascule

 

L’histoire montre que les renoncements à la dignité se propagent insidieusement, comme le décrit Françoise Sironi dans Comment devient-on tortionnaire ? : « Le basculement d’une société vers la torture n’est jamais brutal. Il s’opère par paliers successifs, par une série de petites compromissions qui finissent par former un système cohérent[3]. »

 

Un exemple extrême de ce processus est celui des génocides, où la déshumanisation progressive d’un groupe-cible prépare le terrain à des violences extrêmes. Boris Cyrulnik, dans Le laboureur et les mangeurs de vent, s’interroge : « Comment de gentils villageois ont-ils pu se laisser entraîner à commettre ou laisser faire l’assassinat méthodique de milliers de voisins ? Comment de gentils papas ont-ils pu tuer des enfants en ayant l’impression de bien faire leur travail[4] ? » La recherche de raisons simplistes à des problèmes complexes permet à des politiques ambitieux et sans scrupules de désigner des « boucs émissaires ». Ensuite, la propagande, les discours de rejet et de haine, étape par étape, déforment la perception de l’autre, jusqu’à le réifier, lui nier son humanité. Au Rwanda, par exemple, les Tutsis ont été qualifiés de « cafards » dans les médias avant le génocide de 1994, rendant leur extermination « acceptable ».

 

Ainsi le contrôle et la manipulation de l’information jouent un rôle central dans la banalisation de l’indignité. À l’heure de la post-vérité, des complotismes et des fake news, la réalité elle-même est déformée pour justifier les pratiques les plus extrêmes. Les discours populistes amplifient le rejet de l’autre en créant une angoisse collective, rendant ainsi acceptable l’inacceptable. Les conséquences sous-jacentes sont graves. Boris Cyrulnik, dans Le laboureur et les mangeurs de vent, écrit : « Quand il n’y a plus de récits pour organiser un groupe, l’absence de structure verbale crée une anomie. Ça part dans tous les sens et ça permet au plus brutal d’imposer sa loi[5]. »

 

En Europe, les politiques migratoires contemporaines illustrent également ce dangereux glissement vers l’indignité. Les exilés, fuyant des guerres ou des persécutions, sont souvent traités comme des criminels ou des menaces. Les camps surpeuplés, comme celui de Moria en Grèce, les refoulements aux frontières externes et internes de l’Union européenne, comme dans les Alpes françaises, témoignent d’un mépris croissant pour les droits fondamentaux. Ces pratiques sont justifiées par des discours évoquant la « protection des citoyens » ou la « crise migratoire ». Marc Crépon, dans « La tentation de la torture », met en garde contre cette logique : « Cette conviction [que la « sûreté » de l’État ne devrait s’interdire aucun moyen] brouille aujourd’hui la frontière entre dictature et démocratie[6]. »

 

 

Les conséquences sociales et humaines de l’indignité

 

La torture et les traitements inhumains détruisent non seulement les corps, mais aussi les esprits. Ils brisent la dignité des victimes, souvent de manière irréversible. Que ce soit dans le cadre des génocides ou même des violences migratoires, ces pratiques annihilent également le lien social, en instaurant une méfiance généralisée. Ces pratiques irradient la société toute entière. Les tortionnaires eux-mêmes subissent les conséquences de leurs actes. La commission de réflexion sur la torture de l’ACAT-France souligne : « Les tortionnaires aussi, voire les témoins passifs d’actes de torture, peuvent subir très durement et durablement le contrecoup de leur conduite, avec tout ce que cela implique pour leur entourage[7]. » Ce traumatisme, souvent ignoré, alimente une spirale de violence et de souffrance qui impacte durablement la société toute entière.

 

La torture, même lorsqu’on la justifie au nom de l’urgence ou de la sécurité, menace les fondements mêmes des démocraties. Michel Terestchenko met en garde : « À répondre au mal par le mal, on ne fait jamais qu’alimenter la haine et la vengeance dans une dynamique de rivalités sans fin[8]. » En acceptant des pratiques indignes, les démocraties risquent de perdre leur identité et leurs valeurs.

 

Dans un arrêt de 1999, la Cour suprême israélienne « n’exclut pas que les agents qui recourent à la torture dans un contexte de danger imminent puissent invoquer la nécessité comme moyen de défense et être ainsi exonérés de toute responsabilité pénale[9] ».

 

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont basculé dans une logique où la sécurité nationale était érigée en valeur suprême, justifiant des pratiques autrefois jugées inacceptables. Le recours à la torture, rebaptisée « techniques d’interrogatoire renforcées », a été légitimé dans des prisons comme Guantánamo Bay ou les « sites noirs » de la CIA. Des mémorandums juridiques, comme ceux rédigés par John Yoo[10], ont cherché à contourner les conventions internationales pour permettre l’usage de pratiques inhumaines telle que la simulation de noyade (waterboarding).

 

Sous le régime de Vladimir Poutine, la Russie a fait de la torture un outil central de sa politique sécuritaire, notamment dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme en Tchétchénie et, plus récemment, dans la répression des opposants politiques et des journalistes ainsi que dans l’agression qu’elle mène en Ukraine. Les abus commis dans des prisons comme celles de Grozny, où la torture est utilisée pour extorquer des aveux ou briser toute forme de résistance, illustrent cette dérive.

 

Ces pratiques, justifiées sous couvert de lutte contre le terrorisme, ont contribué à alimenter la violence. Ce contre quoi Michel Terestchenko nous mettait déjà en garde en 2010 : « Appliqué sans discrimination, le critère de la torture risque de conduire à une sorte d’effacement de la frontière entre les démocraties de type libéral et les régimes autoritaires ou dictatoriaux[11]. »

 

Nous observons aujourd’hui de nombreuses démocraties ayant fait le choix de l’acceptation de la torture, qui basculent dans la violence, soit à l’égard de leurs voisins en niant de la façon la plus absolue le droit international, soit envers leurs propres concitoyens, la partie la plus fragile de la population servant de bouc émissaire.

 

 

Résister à l’indignité : une démarche éthique et collective

 

La mémoire des génocides, des guerres coloniales et des dérives autoritaires est essentielle pour prévenir les régressions. Marc Crépon souligne : « La légitimation de la torture n’est-elle pas le paradigme même de ces régressions que tout, à commencer par la mémoire des dictatures du passé, devrait nous conduire à refuser[12] ? »

 

Face à ces défis, la résistance à l’indignité repose sur une démarche éthique et collective. Olivier Abel rappelle : « Voici tout le paradoxe de la démocratie, régime qui doit penser sa défense (donc la guerre, la police et la violence), mais refuser de la justifier au nom d’un principe sacrificiel[13]. » Cette résistance nécessite une lucidité face aux dérives, mais aussi un engagement actif pour promouvoir une éthique de paix et de respect.

 

Et face aux manipulations de la réalité, Frédéric Rognon nous interpelle : « La démocratie est appelée à un sursaut : primo, à la lucidité, et secundo, à entrer en résistance contre ceux qui la défigurent[14]. »

 

Il nous faut donc bâtir une culture de l’altérité. Boris Cyrulnik, dans Ivres paradis, bonheurs héroïques, écrit : « L’Autre n’est pas donné quand on arrive au monde, il faut cheminer vers lui[15]. » La construction d’une culture de paix qui reconnaît la dignité de chaque être humain est un antidote puissant contre la déshumanisation et un ciment solide pour nos sociétés.

 

 

L’urgence d’une vigilance collective

 

Le colloque « Résister à l’indignité » appelle justement à la lucidité, à la compréhension des mécanismes, à une vigilance collective et à la résistance face aux dérives actuelles. À l’occasion de ses 50 ans, l’ACAT-France renouvelle son engagement à défendre la dignité humaine et à promouvoir une éthique de paix. Comme le rappelle Marc Crépon : « Aucune société n’est à l’abri d’en venir insidieusement à consentir à la torture[16]. » Plus que jamais, il est temps d’agir pour préserver notre humanité et empêcher nos démocraties de basculer dans une société de violence.

 

 

[1] Sondage IFOP réalisé en avril 2016, dans « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2016, p. 233.

[2] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2021, p. 74 : La torture, un virus gravement contaminant.

[3] Françoise Sironi, Comment devient-on tortionnaire ? Psychologie des criminels contre l’humanité, La Découverte, 2017.

[4] Boris Cyrulnik, Le laboureur et les mangeurs de vents, Odile Jacob, 2022, p. 142.

[5] Ibid., p. 236.

[6] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2021, p. 20 : La tentation de la torture.

[7] Ibid., p. 75 : La torture, un virus gravement contaminant.

[8] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2016, p. 241 : Une tolérance croissante à l’égard du recours à la torture.

[9] Rapport ACAT-France 2010, p. 168, à propos de Cour suprême d’Israël, Public comittee against torture in Israël v. State of Israël, septembre 2009, HCJ 5100/94.

[10] Memorandum regarding military interrogation of alien unlawful combatants held outside the United States, US Department of Justice, 2002.

[11] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2010, p. 348 : Malgré la torture, la nécessaire distinction des régimes politiques.

[12] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2021, p. 22 : La tentation de la torture.

[13] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2010, p. 338 : Penser et agir contre la torture.

[14] Humains, le magazine chrétien des droits de l’homme n° 35, novembre 2024, ACAT-France.

[15] Boris Cyrulnik, Ivres paradis, bonheurs héroïques, Odile Jacob, 2016, p. 120.

[16] « Un monde tortionnaire », rapport ACAT-France 2021, p. 20 : La tentation de la torture : un calcul mortifère.

 

 

 

Résister à l’indignité – L’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ?, Olivétan, février 2026, sous la direction de Luc Bellière, président de l’ACAT-France

Préface d’olivier Abel

#Acat #Actualité #Livres #Société

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