On a pu railler le côté « qualité française » du film, son académisme, sa reconstitution soignée de la France d’après-guerre, sa réalisation très sage. Son intérêt est pourtant dans le contraste entre cette forme, qui épouse la banalité du quotidien de Bojarski et sa famille, et les questionnements éthiques et politiques peu conformistes que soulève la vie du Polonais : réfugié, donc sans existence administrative après-guerre, il se voit privé d’emploi (« Les Français d’abord », lâche un employeur), et les prototypes nés de son imagination d’inventeur, stylo bille ou dosettes de café, sont « volés » par d’autres qui peuvent en déposer les brevets. C’est ce qui le conduit à la délinquance. Reda Kateb incarne avec une sobre intensité cet homme secret, opaque, dont l’ambition créatrice, artistique, est évidente. Ce n’est pas la fortune que court Bojarski, c’est la reconnaissance de son talent. Et de fait, il ridiculise l’épithète « infalsifiable » que la Banque de France utilise péremptoirement à chaque nouveau billet.
Le film interroge donc avec finesse la morale commune sur l’honnêteté et l’ordre social : le Polonais n’utilise son argent que pour nourrir sa famille, lui procurer une certaine aisance, et aider ses amis. Sara Giraudeau incarne une Suzanne Bojarski vive et indépendante qui, dans un premier temps, refuse de lui pardonner son mensonge – elle le croyait représentant de commerce, alors qu’il écoulait ses billets, voyage après voyage, dans la France entière. Mais elle renoncera au divorce qu’il lui propose et l’attendra pendant ses années de prison. Bastien Bouillon campe un inspecteur Mattéi compétent, obsédé par sa proie, qu’il admire manifestement.
Le succès du film montre qu’il rencontre notre époque, sa vision du pouvoir matérialisé par l’argent, qui se confronte à la soif de liberté et de reconnaissance.
L’AFFAIRE BOJARSKI Jean-Paul Salomé, sortie janvier 2026, 2 h 08

