Eugène Réveillaud, protestant et républicain convaincu

Eugène Réveillaud (1851-1935), homme politique charentais, se convertit au protestantisme en 1878. Il est à l’origine de la loi de séparation de l’Église et de l’État.

Eugène Réveillaud naît le 31 janvier 1851 à Saint-Coutant-le-Grand, une petite commune de la Charente-Inférieure. Sa maison natale est l’école du village. Sa mère est une fervente catholique qui rêve de l’engager dans une carrière ecclésiastique. En 1861 il fait sa rentrée à l’institution diocésaine de Pons. Dans les mémoires qu’il écrit dans les années 1920, il décrit l’établissement comme une « maison de servitude » à l’atmosphère de « cave et de prison ». Son départ est une véritable évasion pour se réfugier à Taillebourg (Charente-Maritime) chez un oncle connu pour ses idées républicaines.

 

Formation intellectuelle et éducation politique

 

En 1864, il rejoint Paris, le lycée Charlemagne. Entre 1868 et 1870, il obtient plusieurs prix au concours général et son baccalauréat. Il fréquente la bourgeoisie républicaine. Son meilleur ami est Léon Bourgeois qui fera une riche carrière politique comme ministre, président du Conseil et qui participera activement à la fondation de la Société des nations après la Première Guerre mondiale. Il s’investit totalement dans l’agitation au Quartier latin contre Napoléon III. Son cheminement vers le protestantisme doit beaucoup à l’influence d’un de ses professeurs d’histoire, Édouard Sayous, qui sera consacré pasteur en 1876, et à l’accueil qu’il reçoit d’Edmond de Pressensé, pasteur de l’Église libre de la rue Taibout, qui le reçoit, écrit-il, « comme un père ».
Il abandonne le projet d’intégrer l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il sera journaliste. Un choix qu’il fait pendant la guerre de 1870. Ses premiers articles, dans Le Contribuable de Rochefort et dans le Journal de Saint-Jean-d’Angély, expriment un patriotisme républicain dans le sillage de Léon Gambetta. Son patriotisme est lié à un anticléricalisme virulent. La République est une promesse d’émancipation individuelle par l’instruction et l’association. Il est, dès ces années-là, un partisan de la séparation des Églises et de l’État. Mais, la violence des communards à Paris l’horrifie ! Toutefois, il dénonce l’horreur de la répression menée par les versaillais.
Il abandonne des études de droit à Paris, rejoint Épinal à la demande de Jules Ferry, puis Troyes pour diriger L’Avenir républicain. Il publie son premier ouvrage au titre explicite : Le manuel du Citoyen. En 1874, il est initié à la franc-maçonnerie par le pasteur Élie Berthe, son « père spirituel », dans la loge L’Union Fraternelle de Troyes. Mais, spiritualiste, il s’oppose au courant matérialiste et athée qui va obtenir la suppression de l’invocation du Grand Architecte de l’Univers en 1877. Il décide de prendre du recul. Il ne retrouvera la fraternité maçonnique qu’à Saint-Jean-d’Angély dans la loge L’Égalité « où se groupaient les descendants des Huguenots persécutés » précise-t-il dans ses mémoires. Son initiation à la franc-maçonnerie et son adhésion formelle à l’Église réformée, la même année, concrétisent son double engagement. Il l’exprime dans un ouvrage qui va connaître plusieurs éditions, La question religieuse et la solution protestante. Le protestantisme est présenté comme la religion compatible avec la République puisque non cléricale. Le cléricalisme, voilà l’ennemi !
La conversion survient en 1878. Le récit qu’en fait Eugène Réveillaud correspond à bien des récits narrant cet événement : « Or dans le milieu de cette nuit, j’eus un rêve suivi d’une “vision de nuit”[…] Et comme faisant effort pour me rappeler ce qui suit dans le symbole le “jugement des vivants et des morts”, je retrouvai la suite : “je crois au Saint-Esprit”, j’eus alors la sensation très vive d’une “boule de feu” m’entrant dans le cœur et le remplissant de chaleur et d’amour ». Il réveille son épouse Berthe Jaudin. Le couple avait subi une douloureuse épreuve : la mort de leur premier enfant. C’est une « nouvelle naissance ». Il s’engage dans le mouvement évangélique. Il déploie une intense activité de conférencier dans le cadre de la Mission intérieure et la Mission populaire de l’Écossais Mac All dont il partage le combat religieux mais aussi les campagnes de moralité publique.

 

Politique et religion

 

En 1880, il accompagne Georges Dodds aux États-Unis. La délégation a pour objectif « de créer un fonds américain pour l’évangélisation de la France ». Par une série d’articles dans le journal qu’il vient de fonder, Le Signal, il fait état de ce voyage. Invité à Montréal, il y prononce une conférence. Il découvre la vitalité des Canadiens français. Ce séjour québécois renforce son idéologie coloniale. L’introduction de son Histoire du Canada et des Canadiens français (1884) est un hymne à la politique d’expansion de la France. Dans l’affrontement entre le colonialiste Ferry et l’anticolonialiste Clemenceau, il sera dans le camp du premier. Il effectue plusieurs voyages en Algérie. En 1890, il fonde une société de colonisation protestante, la Société Coligny. Il s’agit pour Eugène Réveillaud, de ne pas laisser le terrain totalement libre aux congrégations catholiques. Cette réalisation ne fait pas l’unanimité chez les protestants. Il lui est reproché de trop mêler politique et religion. Mais ce double engagement se retrouve lorsqu’il dénonce, très tôt, l’antisémitisme des antifreyfusards : «  [En face se trouvent ceux] qui ont eu dès le premier jour leur parti-pris et pour qui Dreyfus le Juif, le Sémite est le “traitre” sans discussion possible ».
Membre du parti radical, il est élu député de Saint-Jean-d’Angély en 1902 et réélu à deux reprises. En 1912, il est élu au Sénat où il retrouve un autre sénateur de la Charente-Inférieure, son ami Émile Combes. Les républicains charentais lui préférant un autre candidat, il met un terme à sa carrière politique en 1921. Il aura désormais le temps d’écrire des livres d’histoire et de la poésie. Il effectue quelques voyages à l’étranger notamment à Stockholm en 1925 pour une assemblée œcuménique. Une initiative clairement condamnée par Rome.
Outre la défense des intérêts charentais, il faut retenir de son travail parlementaire la promotion de la représentation proportionnelle et surtout la séparation des Églises et de l’État. C’est lui qui, en 1902, fait voter la nomination d’une commission chargée d’étudier les projets de séparation. Sa proposition de loi reçoit le soutien d’Aristide Briand. Comme l’écrit Jean Baubérot, il est habile de la part de Briand « de laisser agir un protestant croyant, républicain fervent et franc-maçon sans se compromettre lui-même ». Les débats durent trois ans. Il y participe activement porté par un anticléricalisme intact. Avec une conviction : la religion ne doit être qu’une affaire purement individuelle et de conscience. Toutefois, il suscite à gauche des réactions : « M. Réveillaud veut nous faire changer de religion. Nous, nous ne voulons pas plus de la religion catholique que de la religion protestante ».
Nul doute que dans les débats, il s’engagea à la fois comme républicain et comme protestant. Un combat à l’image de sa vie.

 

 

 

 

 

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