La grâce qui libère

Pardonner, c’est remettre une dette. Une dette symbolique, bien entendu, liée à une offense ou à une blessure morale, mais qui peut avoir aussi des conséquences matérielles ou physiques. Selon un ordre croissant de gravité, celui qui est offensé a peut-être reçu une insulte, mais a peut-être aussi subi un coup malencontreux dans une bousculade, ou a perdu des biens dans un accident, voire est endeuillé par la disparition de ses proches.  

Pardonner, c’est remettre une dette, non pas financière, mais symbolique, à celui qui nous a offensés, qui a causé une perte plus ou moins grave chez nous, volontairement ou involontairement. Ce sens fondamental du pardon apparaît clairement lorsqu’on lit en parallèle les deux versions du Notre Père en grec. L’évangile de Luc dit : « Pardonne-nous nos péchés » (Luc 11.4) lorsque celui de Matthieu dit littéralement : « Remets-nous nos dettes » (Matthieu 6.12). Le pardon est donc une remise de dette symbolique de l’offensé à l’offenseur.

 

 

Remettre les compteurs à zéro

 

Or, l’étymologie du terme « communauté » est à ce sujet instructive. En latin, « cum-munus » signifie : « avec une dette ». La communauté est le lieu dans lequel nous nous reconnaissons endettés les uns envers les autres, dans un endettement mutuel : nous nous sommes réciproquement fait du tort, nous avons toutes et tous fait mal et subi des blessures, nous avons toutes et tous fait du mal et subi du mal. Il y a différents niveaux de « communauté », depuis la famille jusqu’à la communauté humaine, en passant par l’Église locale, la paroisse. Les torts et les dettes peuvent être de diverses natures, de différents ordres, mais il n’y a pas de vie communautaire sans offense. Et donc sans invitation au pardon : à la remise de dette.

Toutes les communautés de l’histoire humaine ont mis en place des rites pour effacer les dettes : des dons et des contre-dons. Faire un présent à quelqu’un, c’est chercher à rétablir une bonne relation avec lui, par-delà les malentendus et les blessures involontaires infligées. C’est proposer de remettre les compteurs à zéro, et relancer la vie relationnelle sur de nouvelles bases. Or, le don suscite un contre-don : la dette étant mutuelle, le don et le contre-don s’associent pour restaurer la relation. Les échanges de cadeaux s’accompagnent d’échanges de paroles, et c’est ici qu’intervient le pardon. Le verbe « pardonner » est composé du préfixe « per- » qui exprime une intensification : pardonner, c’est donner intensivement. À celui qui a une dette envers moi, je donne énormément lorsque je lui pardonne : je lui redonne en effet ce qu’il me doit. La parole prend le relais du don matériel pour signifier que le mal est effacé, nettoyé, purifié.

(© Lucile)

 

 

Libérer par la grâce

 

Le pardon n’est pas une spécificité chrétienne. On le trouve, sous des formes diverses, dans toutes les sociétés. Ce qui est propre au christianisme, c’est la grâce : c’est-à-dire que notre faute fondamentale, notre rupture avec notre Créateur, nous est remise sans condition, sans que nous le méritions, sans que nous n’ayons rien fait pour cela, ni sacrifice, ni don, ni contre-don. Elle nous a été remise une fois pour toutes par l’œuvre du Christ sur la Croix. La communauté chrétienne est donc au bénéfice d’une remise de dette fondamentale, gratuitement, par pure grâce. Et c’est ce pardon divin inouï qui nous propulse vers d’incessants pardons entre nous. Pardonner n’est pas spécifiquement chrétien, mais le chrétien est invité à pardonner soixante-dix fois sept fois (Matthieu 18.22), c’est-à-dire, selon la symbolique des chiffres dans la Bible, à tout pardonner, tout le temps. À cause de la grâce première, qui le libère sans cesse du poids des endettements mutuels.

Tout pardonner ? Pardonner sans cesse ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? N’y a-t-il pas de l’impardonnable ?

Tout d’abord, selon l’Évangile, il y a bien un péché impardonnable : le blasphème contre l’Esprit (Matthieu 12.31). La seule offense que Dieu lui-même, lui qui est amour et pardon, ne pardonnera pas, c’est l’offense contre le Saint-Esprit. On ne peut voir dans cette formule une quelconque méchanceté ou vengeance du Dieu de toute bonté, mais seulement un constat, somme toute logique et mécanique : l’Esprit étant Dieu, celui qui ne reçoit pas le pardon de Dieu est celui qui le refuse, celui qui se met délibérément en dehors de la grâce. Car, par définition, le pardon ne peut s’exercer que sur celui qui l’accepte. L’amour véritable ne saurait s’imposer à quiconque n’en veut pas.

Mais pour ce qui concerne les offenses entre les êtres humains, tout est pardonnable. Ou du moins, rien ne saurait échapper à la décision de demander pardon ou de pardonner : non pas sept fois (chiffre symbolique de la complétude), mais soixante-dix fois sept fois (symbole de la totale complétude, de la complétude intégrale). Cela ne signifie pas qu’il est facile de demander pardon ou de pardonner, mais ce principe évangélique est un puissant encouragement pour tous ceux qui veulent essayer. En se sachant au bénéfice d’un pardon primordial d’une puissance infinie.

 

 

Demander le pardon

 

Mais alors, comment demander pardon, et comment pardonner, lorsque l’offense semble trop lourde ? Il va de soi que c’est à l’offenseur de demander pardon, et à l’offensé de pardonner, pas à quelqu’un d’autre. On peut rester sceptique devant les repentances collectives pour le comportement de nos ancêtres : pour l’esclavage, les persécutions religieuses, les génocides… Si la victime d’un crime a disparu, ses proches peuvent pardonner parce qu’ils sont aussi victimes, mais si la victime est vivante, c’est son affaire et non celle de ses parents. Le pardon doit être demandé : pardonner sans exiger de repentance, c’est donner raison à l’offenseur et tort à l’offensé, c’est donc cautionner le mal. On pourrait ainsi s’endetter sans jamais payer. Mais si je suis l’offensé, je n’ai pas à attendre que l’offenseur vienne implorer le pardon, je peux aller vers lui pour le lui offrir en échange de sa repentance. Je peux aussi lui demander pardon pour les torts que j’ai commis à son égard : les torts sont plus souvent réciproques qu’on ne le croit, et la reconnaissance des torts de l’un peut provoquer celle de l’autre, et finalement un pardon mutuel. Reconnaître ma faute me permet d’être mieux préparé à pardonner quand je serai offensé à mon tour. Si je suis l’offenseur, en revanche, et si l’offensé me refuse son pardon malgré ma repentance, je sais que Dieu pardonne à celui qui se repent. De même, l’offensé à qui l’offenseur refuse sa repentance (ou dont l’offenseur est décédé sans repentir) peut se tourner vers Dieu pour lui remettre son désir de pardonner. Le pardon peut ainsi devenir un style de vie : de même que les époux sont invités à renouveler le « oui » de leur mariage chaque jour, de même la vie chrétienne pourrait être spécifiée comme existence sous le sceau du pardon demandé, accordé et reçu.

Frédéric Rognon est l’auteur notamment de Gérer les conflits dans l’Église, Olivétan, 2014 (2e édition), 136 p., 16 €.

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