Le premier récit de la Genèse voit donc se multiplier les séparations et abonder les limites : lumière et ténèbres, nuit et jour, ciel et terre… Symbole de ce processus de séparation, le firmament apparaît en Genèse 1.6. Son nom dans nos traductions françaises est de la famille de « ferme ». Pensé comme quelque chose de solide, il clôt l’espace d’un premier ciel au-dessus de la terre. Dans la Genèse, son nom hébreu est construit à partir d’un verbe qui signifie « forger ». Il sépare les eaux d’en bas de celles d’en haut, protège les vivants de tout ce qui pourrait leur tomber dessus comme le déluge ! Le premier récit de création culmine avec le sabbat, ce jour séparé de tous les autres.
La bonne place
À cette création où se multiplient les frontières correspond l’idée du commandement. De parole prononcée par la divinité en direction des vivants et des choses, le commandement prend le sens d’élément constitutif de la Torah. La tradition rabbinique recense 613 commandements selon la somme de 365 interdictions (« tu ne feras pas… ») correspondant aux jours de l’année et de 248 obligations (« tu feras… ») selon le nombre des os ou des membres du corps humain. Dans cette Loi qui dit ce qui relie l’humain au cosmos signifié par la durée de l’année solaire, chaque commandement dit la bonne place de l’humain dans le monde. Il instaure la frontière entre le droit et le travers (ce qui « traverse » le permis), le juste (car « ajusté » à la création) et l’injuste. Le grand nombre de commandements peut mener à l’idée qu’aucune initiative n’est laissée à l’humain à qui il est impossible de ne pas franchir la frontière de l’interdit. Il n’y a pas de juste, écrit Paul.
Le plus grand commandement
Lorsqu’un sage anonyme interroge Jésus sur le premier des commandements (Marc 12.1), le scribe déroge déjà, sans en avoir l’air, à l’idée que la Torah serait une liste d’ordres tout aussi importantes les uns que les autres. Jésus évoque alors l’amour de Dieu et l’amour du prochain, en précisant qu’il n’y a pas de plus grand commandement. Il ne s’agit pas de compter et de délimiter l’interdit, en scrutant la frontière du possible et du souhaitable, mais d’envisager le premier et le plus grand, c’est-à-dire l’essentiel, ce qui est au centre de la vie souhaitée. C’est à partir de ce centre que tout va s’organiser et se hiérarchiser jusqu’à la frontière de l’inacceptable.
Envisager le bon comme centre pour balayer le réel jusqu’à la périphérie de l’inutile, correspond à la suite des paroles gravées sur les tables reçues par Moïse au Sinaï. Commençant par « Moi, YHWH… », le texte se termine par « rien de ce qui appartient à ton prochain » (Exode 20.2 et 17). Au catalogue impossible à tenir du permis et de l’interdit se substitue l’itinéraire qui conduit du plus grand (Dieu) à l’infiniment négligeable (rien) mais aussi du libérateur au prochain à respecter. De même, la prière enseignée par Jésus part de l’adoration du Père à la demande de libération loin du Malin. Il s’agit de penser et de prier le chemin plutôt que la frontière, le « par où passer » plutôt que le « jusqu’où ne pas aller ».
La terre promise
Ultime illustration de ce passage, la lecture possible de deux textes relatifs à la terre dite promise. C’est en Nombres 34 qu’apparaît le plus souvent un mot hébreu traduit par « territoire » ou « frontière ». Comme en Josué 15, on y fait le tour d’un territoire plus vaste que ne le furent jamais les Royaumes d’Israël et de Juda. Canaan deviendra l’héritage des Hébreux. Mais selon une histoire supposée plus ancienne et donc plus fondamentale, Abram, pour mettre fin à des conflits de voisinage, laisse à Loth le choix du pays qui sera le sien. Il ira sillonner en nomade la région dont Loth n’a pas voulu, si bien que YHWH lui dit?: « Toute la terre que tu vois, je la donnerai à toi et à ta descendance… » (Genèse 13.15).
Le pays est promis à qui le parcourt, le regarde et y travaille. Il n’est pas défini par ses frontières mais continuellement se reforme autour de celui à qui est adressée la promesse.
