Quand l’Église Protestante Unie de France défie les algorithmes

Entre nécessité de visibilité et quête de sens, l’Église protestante unie de France (EPUdF) a massivement investi les réseaux sociaux. Si la présence numérique est devenue un pilier du témoignage chrétien au XXIe siècle, elle soulève aujourd’hui des interrogations éthiques majeures : peut-on réellement évangéliser par écrans interposés sans y perdre son âme ?

Depuis la crise sanitaire de 2020, qui a agi comme un accélérateur de particules, le paysage numérique de l’EPUdF s’est métamorphosé. Ce qui n’était autrefois qu’une simple vitrine institutionnelle est devenu une véritable extension de la paroisse. De Facebook à Instagram, en passant par YouTube, les lives de cultes et les formats courts de type « réels » ont trouvé leur public. Pour l’institution, l’objectif est clair : être présent dans « l’agora numérique », là où les citoyens débattent et s’informent.

 

Cette mutation ne s’est pas faite sans heurts. Mais aujourd’hui, des initiatives de podcasts théologiques, portées par des figures de l’Église, montrent une volonté de briser l’image d’un protestantisme austère ou replié sur ses temples de pierre. Il ne s’agit plus d’attendre que le visiteur pousse la porte, mais d’aller à sa rencontre dans le flux incessant des fils d’actualité, en proposant une parole de réflexion dans un monde de l’instantanéité.

 

© NB Page de l’Église protestante unie de France sur Facebook

© NB Page de l’Église protestante unie de France sur Instagram

Une portée réelle ?

 

L’évaluation de cette présence reste un exercice complexe, oscillant entre succès relatif et doutes sociologiques. Si les chiffres de visionnage témoignent d’une certaine vitalité, les experts pointent du doigt le phénomène de la « bulle de filtrage ». Les algorithmes des géants de la Tech tendent à ne montrer les contenus spirituels qu’à ceux qui manifestent déjà un intérêt pour le religieux.

 

Dès lors, la portée est là pour maintenir le lien avec les fidèles déjà fidèles au culte ou légèrement en « bordure ». En revanche, l’évangélisation pure, le fait de toucher un public totalement profane, demeure le grand défi. Le message protestant, structurellement fondé sur la nuance, l’étude critique des textes et le temps long, doit lutter pour exister face à des contenus religieux plus radicaux ou purement émotionnels et qui saturent l’espace numérique.

 

Sait-on parler au monde ?

 

Une autre question que l’on peut se poser : les publications sur les réseaux sociaux dépassent-elles réellement les premiers cercles de l’Église ? La publication hebdomadaire de verset a parfois étonné, si ce n’est choqué, des personnes extérieures à la communauté protestante. Livrer un verset biblique sans aucun commentaire peut être perturbant pour le lecteur.

 

Mais au-delà de ces considérations sur le fond, on constate que la plupart du temps, les likes et autres « partages » se limitent à des membres déjà bien engagés de l’Église. Se pose donc la question de l’impact réel de ces publications sur les réseaux sociaux. Être présent, oui… mais pour qui et pourquoi ?

 

Il faut aussi noter que la gestion d’un ou de plusieurs réseaux sociaux demande un engagement quasi quotidien pour pouvoir être efficace. Peut-être manquons-nous de force vive pour assurer des publications efficaces, en dehors de toute considération éthique.

 

Quand le réseau devient un fardeau

 

Pourtant, malgré ce déploiement technique, un malaise grandit au sein de la communauté. De nombreux pasteurs et laïcs engagés expriment aujourd’hui une fatigue, voire une envie de retrait. Cette lassitude se traduit par une critique acerbe de la toxicité structurelle des plates-formes. Le cyberharcèlement, la violence des commentaires anonymes et la polarisation des débats heurtent de plein fouet l’idéal de fraternité promu par l’Évangile.

 

Au sein des instances de l’Église, le débat s’intensifie : faut-il continuer à alimenter des plates-formes dont le modèle économique repose sur la captation de l’attention et la marchandisation des données ? Certains voient dans l’utilisation de X ou de Facebook une compromission avec un système qui porte en lui un modèle économique bien éloigné des valeurs de l’Église. Cette réflexion pousse certaines paroisses vers une forme de « résistance numérique », privilégiant des outils de communication plus directs et moins intrusifs, en conservant les newsletters ou les journaux paroissiaux, afin de préserver la confidentialité et la qualité des échanges.

 

La théologie face au virtuel : le risque de la désincarnation

 

Au-delà de l’outil, c’est la question de la rencontre qui est posée. Le protestantisme, qui accorde une importance capitale à la Parole, se retrouve face à un paradoxe. Si la Parole peut circuler par les ondes, peut-on réellement faire Église derrière un écran de smartphone ? Pour beaucoup de membres de l’EPUdF, le numérique ne doit rester qu’un parvis, une porte d’entrée qui mène nécessairement à une rencontre physique.

 

L’usage des réseaux sociaux est jugé comme une « bonne idée » à la condition stricte qu’ils ne deviennent pas une fin en soi. Le risque majeur est celui d’une Église « à la carte », où l’on consomme une prédication comme on regarde une série Netflix, sans jamais s’impliquer dans la vie collective ou le service du prochain. La foi protestante appelle à l’engagement dans la cité ; or, le réseau social favorise parfois une passivité confortable et l’individualité.

 

Vers une « sobriété numérique » engagée

 

L’enjeu pour le protestantisme français dans les années à venir sera de cultiver une « éthique de l’algorithme ». L’idée n’est pas de déserter le monde digital, ce qui reviendrait à devenir invisible, mais d’y habiter avec discernement. Cela passe par une éducation aux médias et par une présence qui privilégie la profondeur au buzz.

 

En définitive, l’EPUdF cherche sa voie entre modernité technique et fidélité à ses racines. Elle tente de prouver que l’on peut utiliser les réseaux sociaux pour injecter de l’écoute et de la bienveillance dans un système conçu pour le conflit. Mais elle rappelle aussi, par sa persistance à entretenir ses lieux physiques, que la vie de foi ne se télécharge pas : elle se vit dans le contact, le silence partagé et la présence réelle à l’autre.

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