Inacceptable finitude

La conscience de notre condition mortelle est aussi vieille que notre humanité. Aussi vieille que notre protestation contre les décrets irrévocables de la nécessité et de la fatalité. Même si elles provoquent notre perplexité ou notre scandale, les manifestations de cette protestation doivent-elles pour autant nous conduire à nous résigner au tragique de notre finitude et à renoncer à notre croyance dans la résurrection du Christ ?

Finitude : en l’espace d’une soixantaine d’années, cet inélégant néologisme s’est imposé à nous comme une sorte d’évidence. Entrée par la petite porte des cénacles philosophiques, psychologiques puis théologiques, « finitude » a peu à peu envahi notre langage courant. Assimilé au « désir de toute-puissance », le moderne refus de la finitude s’est substitué à l’antique péché originel. Nous naissons désormais animés d’un coupable désir de toute-puissance dont nous devrions nous purger.

 

 

 

Le poids de la finitude

 

« Il n’y a pas d’alternative » : ce slogan nous permet de mesurer à quel point l’injonction d’avoir à accepter notre finitude pèse non seulement sur nos propres épaules, mais recouvre d’une chape de plomb notre compréhension de la politique, de l’économie, de l’écologie ou des rapports sociaux. Non seulement nous sommes nous-mêmes finis, mais nous sommes désormais submergés par la conscience d’être enfermés dans un monde lui-même fini.

 

Cette finitude du monde ne concerne plus seulement le temps et l’histoire, mais l’espace et la géographie : la mondialisation a fait de la Terre un jardin d’Éden désenchanté et précaire.

 

Croyons-nous vraiment que nous-mêmes et notre monde puissions encore avoir une histoire ? « Vous qui entrez ici, abandonnez tout désir et toute espérance » semble être devenu la maxime la plus représentative de l’ambiance morale de notre société. Avec la finitude, nous voilà au bout du rouleau.

 

 

 

L’ultime tabou

 

Celles et ceux qui osent aujourd’hui défier cette donnée fondamentale de notre humaine condition sont stigmatisés, au mieux comme de doux, mais dangereux rêveurs ou d’incorrigibles casse-cou, au pire comme d’inguérissables pervers. Toute tentative de provoquer la fatalité, de l’affronter ou même de lui échapper est immédiatement soupçonnée de conduire à la catastrophe, voire de la précipiter. Dans une société où tous les tabous semblent s’être effondrés, la finitude est l’ultime et incontournable tabou à partir duquel on tente parfois de restaurer les anciens.

 

Il faut avouer que, faute de mieux, la protestation contre la finitude se manifeste aujourd’hui de façon surprenante, parfois inquiétante, le plus souvent en faisant appel aux innovations techno-scientifiques les plus avancées ou en anticipant sur elles. À une époque où la croyance dans le progrès a cédé la place à une méfiance généralisée à l’égard de la technique, ces manifestations nous confortent, par leur caractère sensationnel, douteux ou dérisoire, dans l’idée que notre humanité se serait rendue fondamentalement coupable d’avoir tenté d’échapper à sa condition en se fiant à son intelligence scientifique et à sa créativité technique.

 

Vanitas, de Adriaen Coorte (©domaine public)

 

 

Résurrection et finitude

 

Le péché contre la finitude est-il pour autant le critère le plus pertinent pour arbitrer entre les usages raisonnables et déraisonnables de notre créativité techno-scientifique ? Ne nous interdit-il pas au contraire tout arbitrage en ne nous laissant d’autre choix que la résignation à la fatalité ?

 

Croire en la résurrection du Christ est-il un attentat contre la finitude ? Devons-nous, sous prétexte que les mythes ont été disqualifiés par la modernité, purger les évangiles de ce vieux reste de mythologie qu’est la résurrection ? Face à la conscience d’être plongés, une fois de plus, dans un monde en crise, notre foi chrétienne ne nous offre-t-elle que cette invitation au renoncement ?

 

 

 

Une finitude ouverte

 

Il ne s’agit pas, avec la résurrection, d’un déni, d’une esquive ou d’une provocation de la finitude. Il s’agit au contraire, avec la passion et la croix, d’une incarnation en finitude : en Jésus, de la souffrance à la mort, Dieu s’y engage, sans reste. Et de façon inattendue, au tout est plein de la Croix répond le vide du tombeau. Autour de ce vide que nul ne peut remplir, notre finitude est désormais appelée à s’organiser. Planté au cœur de l’Histoire, le désormais vieux mythe de la passion, de la croix et de la résurrection du Christ maintient nos histoires personnelles, l’histoire de notre humanité comme celle de notre univers, sous le signe d’une crise originelle affrontée et franchie. Et nos vies sous le signe d’une finitude acceptée, assumée… et ouverte.

 

En quoi peut consister concrètement cette ouverture ? Est-ce un péché contre la finitude de souhaiter que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les boiteux marchent, que les prisonniers soient libérés… ? Et, à la suite de Jésus, de nous employer avec les moyens finis qui sont les nôtres ? De façon très prosaïque et très incarnée, nous avons peut-être quand même là un critère de discernement satisfaisant pour faire la différence entre une prothèse de hanche, une opération au laser de la cataracte, un appareil auditif, le respect du droit d’asile d’une part, le saut à l’élastique, la réalité augmentée et le transhumanisme d’autre part.

 

 

 

 

 

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