La détresse des Églises de terroir

Certains coins de France sont réputés « terroirs protestants ». Il s’agit du « Croissant fertile » qui part du Poitou-Charentes et va jusqu’à l’ensemble Drôme–Ardèche, en passant par la Guyenne, les pays du Tarn, les Cévennes, le Bas-Languedoc. Ajoutons quelques îlots en Normandie, en Provence et dans les Alpes. Là a vécu depuis la Réforme et vit encore une foule d’Églises rurales, avec une conscience historique forte.

Ce que l’on vit sur le terrain est une mutation douloureuse. Et qui dure ! Ce qui est écrit ici n’a aucune valeur sociologique. C’est le ressenti (et le ressentiment !) d’un pasteur issu du « terroir », qui a commencé et achève son ministère dans des Églises du terroir, et qui est passé, en quarante ans, d’une vie paroissiale encore « normale », avec baptêmes et mariages, école biblique nombreuse, catéchisme, groupe de jeunes, à une vie paroissiale où il ne reste rien de cela. Là où il y avait encore quatre ou cinq pasteurs, aujourd’hui on se bat pour maintenir un poste, et plus encore pour le pourvoir. Nos Églises de terroir sont devenues des Églises de disséminés, là où il y a quelques dizaines d’années elles représentaient un pourcentage important sinon majoritaire de la population. Or, elles n’ont ni la culture ni le dynamisme d’Églises de disséminés nées en no huguenot’s land. Elles ne se voient pas comme des avant-postes, mais comme des arrière-gardes sacrifiées.

 

 

Que s’est-il passé ?

 

Le phénomène a été amorcé il y a longtemps, au XIXe siècle déjà. On n’a peut-être pas voulu le voir, ni sur place ni dans les « instances ». Pourtant, Marc Boegner en parlait dans les Synodes nationaux, il y a longtemps. Dès la séparation des Églises et de l’État, on a lutté pied à pied pour préserver ce qui existait, et on a reculé pas à pas. On s’est saigné pour « honorer la cible » financière votée par le Synode (réputation oblige), souvent en renonçant aux équipements locaux indispensables. Signe des temps : maintenant on se bat plutôt pour la faire réduire, d’année en année. On s’est battu pour maintenir l’association cultuelle, et on ne trouve plus de conseillers presbytéraux. On se bat pour entretenir des temples encore trop nombreux, inadaptés et sous-utilisés, parce qu’y renoncer, c’est comme s’effacer soi-même d’un territoire. Les causes, on les connaît : exode rural accéléré, rupture de transmission frisant l’autorévocation depuis deux générations, éloignement du travail et donc changement des rythmes de vie, ce qui complique la vie communautaire… Si ces Églises sont exsangues, ce n’est pas par manque de foi et de dévouement.

 

 

Détresse des Églises du terroir

 

On attend d’elles de vivre au rythme parfois haletant des préoccupations synodales. Et en même temps, on les exhorte à « réduire la voilure », à supprimer des postes, à se débarrasser des temples. Et été après été, il y a la saison : arrivent les résidents secondaires (souvent protestants) qui veulent retrouver la paroisse qu’ils ont toujours connue, et les randonneurs curieux du passé huguenot. Il faut assurer, et on est de moins en moins nombreux et de plus en plus vieux pour assurer. Achevons le tableau : comme pour les médecins, il est devenu difficile de trouver des pasteurs pour les Églises de terroir. Si autrefois beaucoup de ces Églises étaient des postes recherchés, ce n’est plus le cas. Les pasteurs issus des terroirs et pétris de leur histoire sont aussi de moins en moins nombreux. Dès lors, les vacances de poste sont longues et épuisantes pour les vaillantes équipes qui animent la vie de ces Églises.

 

Il faut réinventer trés vite et audacieusement le service pastoral (c) Famille Paul

 

 

Et maintenant ?

 

L’avenir, c’est quoi ? Nous ne le savons pas, il ne nous appartient pas. Mais si nous en voulons un, il ne faut pas se tromper d’objectif spirituel. Il ne s’agit pas d’assurer l’avenir du protestantisme en ces lieux, mais d’être porteurs de la présence du Christ. Cela veut dire renoncer à s’épuiser au maintien de ce que l’on a toujours connu, faire le choix du témoignage. Par exemple, toutes les rencontres pensées pour être offertes à toute la population : rencontres dans les maisons plutôt que dans les salles paroissiales, avec invitation aux connaissances et aux nouveaux installés, histoire de casser les solitudes et de créer du lien. Après avoir limité notre évangélisation aux enfants de la tribu, partager l’Évangile avec des adultes qui n’en font pas partie.

 

Puis des partenariats, des réseaux : avec les Églises de ville, leurs pasteurs et leurs paroissiens vacanciers, pour penser, organiser et partager le témoignage en saison touristique ; et avec les Églises qui ont toujours été disséminées, pour partager leur expérience. Puis, peut-être, renoncer à avoir des pasteurs, c’est-à-dire des sortes de curés résidents, pour avoir des ministres de l’Évangile itinérants, comme ceux du Désert, au service du témoignage des Églises locales, qui se partagent un large territoire (à partir d’une ville ?) et y interviennent à tour de rôle, selon leurs aptitudes et les demandes, pour visiter régulièrement et accompagner spirituellement et théologiquement les Églises et ceux qui en animent la vie, regonfler ceux qui prêchent, visitent, enterrent… Inventer des ministères locaux pleinement reconnus, équivalents à celui des diacres dans l’Église catholique, afin d’avoir une vie communautaire soutenue, qui ne dépende pas de l’agenda des ministres.

 

En tout cas, il me semble qu’il faut réinventer très vite et audacieusement le service pastoral pour les Églises de terroir, et le faire avant d’y être obligé. Quitte à assouplir et modifier notre système presbytérien-synodal, pour l’adapter à des réalités qui permettent de moins en moins aux Églises de terroir de s’adapter à lui.

 

Pour finir, je dirai que l’urgence me semble être d’accentuer la piété personnelle et communautaire, une mise à disposition de l’Esprit, et non l’agitation. Quelqu’un a dit : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné en plus ».

 

 

 

 

 

 

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