Protestantisme et engagement public

Le champ public est consubstantiel à l’histoire, sinon à la raison d’être du protestantisme. Comme la question théologique posée par Luther et ses successeurs induit la régulation politique du pluralisme religieux, protestantisme et engagement public voguent de conserve.

Richelieu sur la digue de La Rochelle, Henri-Paul Motte, huile sur toile, 1881, Hôtel de ville de La Rochelle © Wikimedia Commons

Nous aimons fixer à 1517 la date originelle des fondements théologiques du protestantisme, ce qui est exact. Et, jusqu’en 1519, l’« affaire Luther » n’est qu’un débat théologique dans les limites d’une société académique relativement ordonnée et étroitement cléricale. Les choses « publiques » débutent en 1521 quand le pape Léon X demande à Charles Quint, tout jeune empereur romain germanique, de faire appliquer l’excommunication de Luther de 1520. La Diète de Worms (1521), qui juge le moine de Wittenberg, et Charles Quint mettent le frère Martin au ban de l’Empire au terme d’une décision où la théologie fait presque moindre mesure face aux préoccupations « publiques », soit politiques, comme la nécessité pour le Habsbourg d’obtenir sur son couronnement impérial l’onction pontificale, tout en ménageant « ses » princes allemands, comme le Saxon Frédéric le Sage, qui veulent une Église moins « romaine ». La résolution de cette question passera par une multiplicité de solutions, et ce qui vaudra ici sera ignoré là. Il s’ensuivit, en Allemagne comme en Grande-Bretagne, de nombreuses modifications des ordres juridiques concernés. Ce fut le fait d’acteurs multiples, publics et privés, de métiers de toutes sortes, dans des secteurs du droit qui relevaient d’un quasi-monopole de l’Église : mariage et régime des biens, contrats et statuts des sociétés, infractions morales et comportement social, éducation des enfants, assistance aux pauvres ; toutes questions dont les règles et contentieux passèrent à des tribunaux séculiers.

 

 

Une exception française ?

 

En France, le principe catholique de soumission du pouvoir civil au pape s’appliquait, mais depuis la pragmatique sanction de Bourges de 1438, et surtout le concordat de Bologne de 1516, le pouvoir du pape y était singulièrement limité au bénéfice du roi « gardien des droits de l’Église de France ». Ce gallicanisme singulier pourrait bien expliquer l’échec politique de la Réforme en France, puisque le pouvoir séculier y avait déjà bien mis à distance le pouvoir pontifical quand les conceptions de Luther se diffusèrent dans le pays. Après plus de trente ans de conflits, la question religieuse se trouva, avec l’édit de Nantes de 1598, stabilisée mais non réglée : la minorité protestante ne pouvait oublier la « force particulière » qui, sous sa forme militaire (troupes et places fortes pour assurer sa sécurité), se trouvait au cœur de l’accord. Quand, après 1629, les protestants vaincus à La Rochelle furent contraints de renoncer à cette « force », ils ne durent plus leurs garanties d’existence qu’au bon plaisir du monarque. D’où leur exaltation inattendue de l’absolutisme royal.
Après 1683 et la victoire à Vienne du Habsbourg sur les Ottomans, Innocent IX attirera l’attention de Louis XIV sur le fait que l’empereur germanique avait réussi à chasser le mahométan des terres chrétiennes, alors que le Français n’y avait pas été très actif. Le Français, poursuivait le pape, serait avisé de faire quelque chose « pour la chrétienté », fût-ce en son royaume. Ne pouvant écarter l’injonction pontificale, le « Roi Très Chrétien » trouva d’autant plus facilement un objet de lutte qu’au XVIIe siècle, dans l’imaginaire catholique romain, le mahométan et l’hérétique font jeu égal comme menaces vitales sur l’Église. Pour ces raisons, la révocation faisait coup double : unité du royaume et crédibilité aux yeux du pontife. Sincères dans leurs convictions, les huguenots n’avaient pas anticipé une situation où leur credo en gallicanisme et en absolutisme les fragiliserait.

 

 

Une minorité aussi active que politique

 

Depuis ses premières affirmations, faute de pouvoir prendre le contrôle de l’État, le protestantisme français a continûment cherché sa sécurité dans un ordre juridique reposant sur une impartialité de l’État, ce qui n’était pas le cas avec l’édit dit « de tolérance » signé à Nantes en 1598 et, encore moins, avec sa révocation de 1685. La solution résidera dans l’éviction du « bon plaisir » et de la « force particulière », grâce à la formulation d’un fondement juridique surplombant l’autonomie de décision du pouvoir politique et garantissant la liberté de croire. L’article 10 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 26 août 1789 les soulagea de la servitude de devoir penser leur existence en termes de rapports de forces. Le cadre juridique en France restera toutefois insatisfaisant jusqu’en 1905 et la loi qui donna satisfaction et aux protestants et à l’État.
Cette recherche impliqua une spécificité du vote protestant. Dès qu’ils obtinrent un droit de suffrage, les protestants inclinèrent vers les forces politiques favorables à la liberté de croire qui, depuis 1789, était plutôt portée par la gauche « républicaine » sinon le « juste milieu » orléaniste de la monarchie de Juillet. Dès lors que leurs droits fondamentaux furent durablement garantis, leurs votes se banalisèrent en se distribuant sur l’ensemble de l’échiquier politique. Reste à passer l’étape du second tour de la future présidentielle pour saisir jusqu’où ira cette « banalisation ».

 

 

Des principes à l’engagement militant

 

La consolidation du droit de croire fit évoluer les protestants vers d’autres formes d’engagement public, à savoir le soutien à des causes représentatives de leurs valeurs. À ce sujet, une difficulté réside dans une qualité qui leur est traditionnellement reconnue, la retenue. Cette discrétion de myosotis conduit souvent à ne pas évoquer à son de trompe et de caisse des actions dont ils n’ont pas à être honteux. Tout le monde connaît la protection d’enfants juifs au Chambon-sur-Lignon sous l’Occupation. Mais cet épisode ne résume pas la totalité des actions protestantes en la matière puisque, comptant pour moins de 2 % de la population nationale, les protestants représentent près de 12 % des Français reconnus comme Justes parmi les nations et inscrits au mur de Yad Vashem. Dans le même ordre d’idées, on connaît l’engagement de certains protestants dans l’affaire Dreyfus. Pour eux, Alfred Dreyfus est victime d’une injustice comme, en son temps, Callas à Toulouse. On oublie, voire on ignore, l’action de protestantes qui, avec des centaines de lettres de soutien et d’encouragement, manifestèrent leur solidarité à Lucie Dreyfus, l’épouse du capitaine. Enfin, et toujours dans la même forme de militantisme discret mais puissant, on aurait mauvaise grâce à ne pas évoquer le rôle joué par de si nombreuses protestantes dans la création et l’animation du mouvement français du Planning familial, mais aussi dans celles de la Cimade et de l’Acat, encore actifs aujourd’hui.

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