Reconnaître une place plus grande. Femmes théologiennes

Si les femmes ont toujours abordé la théologie, elles ont souvent été ignorées par la tradition et le sont encore, malgré de significatives avancées depuis le XXe siècle. Transposant l’approche critique du féminisme dans la recherche théologique, elles renouvellent cependant grandement la pensée théologique de ce début de XXIe siècle.

Le 20 octobre dernier, l’historienne Céline Borello et l’éditeur Éric Peyrard lançaient un appel dans les pages de l’hebdomadaire Réforme pour une plus grande visibilité des femmes au sein du protestantisme. Soulignant les signes existants, « comme la présidence de l’EPUdF ou la direction de Réforme qui sont assurées par des femmes », ils rappelaient que « la lutte contre l’invisibilité féminine, par la solidarité, par l’encouragement, par l’intérêt que leur action suscite est un combat de tous les instants. »

 

On retrouve dans la Réforme, une ouverture portée par le souffle de l’Évangile, mais rapidement cette brèche se referme.

 

De fait, chiffres à l’appui, ils montraient que même au sein d’un protestantisme, celles-ci restent largement sous-représentées. « Un rapide comptage dans le premier tome du Dictionnaire biographique des protestants français de 1797 à nos jours de Patrick Cabanel et André Encrevé permet de retrouver 145 femmes sur les 1 600 personnalités citées, soit 9 %. Wikipedia France offre le même constat : sur la liste des 231 personnalités protestantes, 25 femmes seulement apparaissent. »

 

@Lucile

Une longue présence, un long silence

 

Point n’est besoin de remonter jusqu’aux textes bibliques pour mesurer le silence auquel les femmes ont été contraintes. Aussi bien dans le premier Testament que dans le Nouveau, il n’est jamais accordé le premier rôle aux femmes, même lorsque pourtant les auteurs bibliques soulignent leur rôle crucial dans les récits où elles interviennent. La réception des textes bibliques s’est ensuite parfois chargée de minimiser encore leur apport. Ainsi, un ouvrage récent (Junia. Une femme apôtre ressuscitée par l’exégèse, Labor et Fides, 2014) souligne que c’est à partir des traductions en langue vernaculaire – et en particulier la traduction en allemand de Luther – que celle qui est saluée par Paul, au chapitre 16 de son Épître aux Romains, a été prise pour un homme, dans une pensée plus conforme à l’idéologie masculine et patriarcale dominante.

 

De fait, l’histoire de l’Église est émaillée d’éminentes femmes théologiennes dont le rôle a bien souvent été minimisé ou oublié. Exclues des cercles de pouvoir et des rangs académiques, elles ont souvent développé une pensée théologique différente, ce qui à la fois a fait leur originalité, mais les a placées dans une position marginale pour les théologiens. Ce n’est qu’à partir du XXe siècle, avec les bouleversements sociaux touchant également le christianisme occidental, que ces théologiennes du passé ont connu une reconnaissance nouvelle. C’est alors que des théologiennes contemporaines ont pu émerger. Si l’Église catholique romaine a accordé le titre de Docteur de l’Église à 32 hommes à partir du XIIIe siècle, quatre femmes seulement ont droit à cette reconnaissance. Trois ont reçu ce titre dans le dernier tiers du XXe siècle, la quatrième, Hildegarde de Bingen, étant reconnue à cette distinction en 2012. Du côté protestant, combien de siècles a-t-il fallu pour reconnaître à nouveau les écrits où le rôle des femmes de la Réforme – Marie Dentière, Jeanne d’Albret, Marguerite de Navarre… ?

 

Elisabeth Parmentier et Lauriane
Savoy soulignent les limites de l’ouverture
de la Réforme aux femmes@Rzn Torbey

Une émancipation à double tranchant

 

Pour Élisabeth Parmentier, professeure de théologie pratique à Genève, « on retrouve dans la Réforme, un mouvement d’ouverture porté par le souffle de l’Évangile identique à celui du temps des premiers chrétiens, mais rapidement cette brèche se referme. » Lauriane Savoy, assistante en théologie pratique, également à Genève, surenchérit : « Jusqu’à la Réforme, les femmes étaient très attachées à la figure de Marie et des saintes. Cet idéal impossible de femme, mère et vierge, est remplacé par la femme de pasteur dévouée à son mari et à la paroisse. À son côté, l’épouse est une partenaire dans le monde. Notons toutefois l’ambivalence du mariage où la réclusion dans un couvent est parfois remplacée par une réclusion auprès du mari. »

 

Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que les femmes vont obtenir une véritable reconnaissance au sein des Églises de la Réforme, pourtant attachées au sacerdoce universel ! La Première Guerre mondiale a représenté un premier pas pour l’accès des femmes au ministère pastoral. Beaucoup de femmes ont alors pris le relais de leur mari, parti au front. Mais ce n’est ensuite que, pas à pas, que leur reconnaissance va se faire. Si de premières femmes pasteures ont pu exercer à partir des années 1920, ce n’est qu’après le tournant des années 1970 qu’elles ont obtenu une pleine reconnaissance et sans restriction (auparavant, certains postes leur étaient inaccessibles, il leur était demandé de demeurer célibataire, etc.).

 

Les femmes théologiennes ont apporté un
nouvel éclairage à certains passages 
bibliques@Freeimages.com

Le triple mouvement de libération au XXe siècle

 

À partir des années 1950, trois mouvements vont favoriser la reconnaissance des femmes dans les Églises, entre autres en tant que théologiennes. Pour Élisabeth Parmentier, « c’est à ce moment-là que l’accession des femmes à leurs droits et à leur autonomie se conjugua avec trois types de mouvements : un mouvement d’émancipation des femmes au sein des Églises, un mouvement œcuménique international insistant sur la formation des femmes, en particulier du Sud et des pays de l’Est, un mouvement sociopolitique d’engagement pour le travail et les droits des femmes ». Le mouvement féministe, développant une critique du contexte patriarcal de notre monde, a rapidement vu sa traduction dans une relecture des textes bibliques qui a fait ressortir le message évangélique d’une libération personnelle pour toutes (et pas seulement pour tous…) derrière des textes favorisant le maintien des structures sociales traditionnelles.

 

Parmi ces structures marquées par des formes de domination patriarcale, il y a également l’université.

 

Ce n’est qu’après le tournant des années 1970 que les femmes pasteures obtiennent une pleine reconnaissance, sans restrictions

 

Ce triple mouvement d’émancipation a permis à un nombre croissant de femmes d’accéder à des chaires d’université. Sans nécessairement se revendiquer d’une théologie féministe, nombre d’entre elles ont, de fait, développé une pensée non conforme à un modèle dominant. À la fin des années 1990, Élisabeth Parmentier soulignait « l’étonnante discrétion du féminisme actuel, du moins en théologie. La théologie féministe est pour une large part victime de ses succès, mais surtout fragilisée précisément dans ce que furent ses idéaux ». Avec la publication d’Une bible des femmes, à la fin de l’année 2018, Élisabeth Parmentier semble vouloir contredire elle-même ce diagnostic. Le succès de cet ouvrage semble montrer que le féminisme au sein de la théologie n’a pas encore totalement succombé, mais trouve aussi une pertinence nouvelle. Par ailleurs, ancrant ce livre à la fois dans la recherche biblique et dans un dialogue œcuménique entre des femmes chrétiennes de trois continents, les auteures retrouvent la force de leurs idéaux originels : la sororité universelle, le dialogue œcuménique et une recherche biblique critique.

 

 

 

 

 

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