Pour le réformateur, le sens des paroles est prioritaire, l’assemblée devant comprendre ce qu’elle chante. « Il faut toujours se donner garde, écrit-il, que les oreilles ne soient plus attentives à l’harmonie du chant que les esprits au sens spirituel des paroles. » Mais le chant à plusieurs voix n’est pas pour autant banni du courant calviniste, qui l’admet dans les cultes familiaux et dans les assemblées domestiques. Une carrière s’ouvre donc aux harmonisateurs, dont Claude Goudimel.
Sa famille est originaire de Saint-Hippolyte, dans l’actuel département du Doubs, mais il voit le jour dans les environs de Besançon, dans le premier quart du VXIe siècle. De sa jeunesse et de sa formation, on ne sait presque rien ; s’est-il rendu à Rome ? A-t-il été le maître de Palestrina ? Le manque d’attestations claires est propice au développement des légendes qui entourent le personnage. En tout état de cause, il embrasse la foi réformée alors qu’il exerce ses fonctions musicales à la cathédrale de Metz. Dans la décennie des années 1560, il met en musique à quatre parties, et en forme de motet, le Psautier de Genève. La fin de l’existence de Goudimel est tout aussi floue ; on sait qu’il s’est réfugié à Lyon, l’un des foyers importants de la Réforme à cette époque. La Saint-Barthélémy, le 24 août 1572, l’y trouve encore occupé à cette musique religieuse qui est son seul crime et la cause de sa mort. Les massacres de la Saint-Barthélémy ont été perpétrés dans d’autres villes françaises que Paris.
Mais pourquoi le Psautier de Genève a-t-il inspiré de telles compositions savantes ? Aussi surprenant que cela puisse nous paraître, les aristocrates de la Renaissance manifestent un intérêt non seulement pour les arts et les lettres, mais aussi pour le débat religieux et les idées nouvelles dans ce domaine ; les psaumes mis en vers et en musique connaissent dès lors une grande faveur à la cour : ils permettent de témoigner de la piété personnelle, mais aussi de s’adonner au plaisir de la poésie et du chant. De plus, les psaumes dits « royaux » contenus dans la Bible expriment la dimension religieuse du pouvoir, et le psaume 21 est même chanté, dans sa version genevoise, dans l’oratoire du roi Henri III.
Goudimel propose donc des versions musicales très riches du Psautier de Genève, selon la technique du contrepoint qui entrelace les mélodies de chaque voix. La mélodie du psaume est parfois confiée au soprano, mais aussi au ténor. Dans tous les cas, l’interprétation de ces pièces n’est possible qu’à des musiciens confirmés, mais pas dans le seul cadre des écoles et des demeures privées. En effet, comme le relève un historien de la Renaissance, c’est la coutume des premiers protestants, à l’issue des festins « de mettre comme pour dernier mets les Bibles et les Psaumes sur la table » ; en d’autres termes, on distribue à la ronde des petits livrets de chants, imprimés à raison d’un pour chacune des voix : ainsi s’exécutent les motets, les psaumes.
De cette musique savante et festive ne subsiste dans nos recueils de cantiques qu’une modeste mention : « Harmonisation d’ap. Claude Goudimel ». Goudimel écrit que son œuvre d’harmonisation des psaumes de Genève a été « Le plus doux travail de ma vie. Guidant mon espérance aux cieux ».
Claude Goudimel
