Bonjour Jean-Marie, je vous ai rencontré dans une de nos églises de la Métropole, et vous m’avez dit que vous étiez étudiant en théologie. Mais vous n’avez pas toujours été protestant : d’où vous est venue cette vocation, on peut dire « sur le tard », pour la théologie ?
À vrai dire, je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé ! J’avais derrière moi une carrière dans le théâtre et le monde de la culture. J’avais vécu dix ans à l’étranger, en Irlande, où je dirigeais un théâtre de jeunesse. C’était parti pour durer et je me voyais vraiment finir mes jours là-bas. Mais à cause d’un deuil familial, j’ai eu besoin de revenir en France. Et c’est à peu près dans ces eaux-là que j’ai trouvé la foi… ou plutôt qu’elle m’a retrouvé.
Parce qu’avant, vous n’aviez pas eu de contact avec la religion ?
Plus ou moins. En fait, je viens d’une famille multiculturelle. Du côté de ma mère, c’est le Maroc et l’Islam – avec même des ancêtres juifs qui se sont réfugiés à Fès après leur expulsion d’Espagne en 1492 ! Du côté de mon père agnostique, c’est un mix de Limousin et de Piémont italien, bien imprégnés de traditions catholiques. Mais nous, les trois enfants, n’avons pas vraiment reçu d’éducation religieuse. Même si ma mère nous a transmis un sens du divin, un sens de la spiritualité… D’ailleurs, pendant toute une période, je me disais musulman. J’ai même rejoint une communauté soufie sénégalaise à un moment.
Et Jésus dans tout ça ?
Pour moi, Jésus était une figure de sagesse que je mettais sur le même plan que Socrate ou Bouddha. Il a fallu que je touche le fond pour le voir autrement… Le deuil de mon père m’a fait perdre tous mes repères. Non seulement par rapport à mon identité, mais aussi par rapport à la vie. D’accompagner mon père dans la maladie, de lui faire la toilette alors qu’il ne devait peser plus que cinquante kilos – lui autrefois si beau et si charismatique – ça avait définitivement brisé quelque chose en moi… C’est alors qu’est arrivé cet événement improbable. J’étais hébergé chez des amis en Moravie, en République tchèque. Et un jour que je promenais leur chien dans les champs, j’ai levé la tête vers le ciel et je me suis adressé au Christ. Je lui ai dit : Je te rends les clefs du camion, j’y arrive plus ! Ma vie est un échec complet. Je renonce. Où tu me diras d’aller, j’irai. Puis, la Vie a commencé à revenir dans ma vie… J’ai notamment rencontré celle qui est aujourd’hui mon épouse. Seulement, j’avais beau me souvenir de ce qui s’était passé dans ce champ, je ne savais pas quoi en faire. Mais « Quelqu’un » veillait au grain… Je me suis retrouvé en co-voiturage pendant six heures dans la voiture d’un prêtre jésuite. Le pauvre, comme je l’ai bombardé de questions ! Et lui me répondait avec beaucoup de finesse, d’humilité et de curiosité. En sortant de sa voiture, je me suis dit que ces gens-là avaient vraiment quelque chose en plus, un moteur, qu’ils étaient animés par une force plus grande qu’eux. J’ai envie de ça pour ma vie ! J’ai alors fait une retraite spirituelle pour suivre les exercices d’Ignace de Loyola sur huit jours. Et là j’ai compris et senti que la Bible – que je n’avais jamais ouverte jusque-là – était un chemin pour accéder au Christ…
Et que s’est-il passé ensuite ?
J’ai voulu recevoir le baptême. Il fallait donc trouver mon Église. Dans les églises catholiques autour de chez moi, dans les Yvelines, je ne m’y retrouvais pas. Je n’étais pas à l’aise par rapport à la place des femmes, par rapport à la posture des prêtres que je croisais. Idem dans un temple réformé à Saint-Germain-en-Laye, où l’on prônait une lecture assez fondamentaliste de la Bible. J’ai donc résolu de vivre ma foi dans mon coin, avec mes lectures et mes petites oraisons quotidiennes… C’est alors qu’à la faveur d’un déménagement professionnel à Roubaix, mon épouse m’a encouragé à retenter le coup « avec les protestants ». Je me suis pointé au temple EPUdF de Roubaix et j’ai enfin trouvé ce que je cherchais… Il faut dire qu’on était gâté sur la métropole lilloise – et encore plus aujourd’hui ! Quand je voyais à l’œuvre les pasteurs de Lille ou de Roubaix, je me disais : Mon Dieu, mais quel beau métier que celui de pasteur ! J’avais beau être directeur adjoint d’une structure culturelle nationale, l’idée de devenir pasteur faisait son chemin… Seulement, j’avais un complexe par rapport à mon âge, car je m’approchais de la cinquantaine. La veille de la date limite pour les inscriptions à l’Institut Protestant de Théologie, j’ai eu la chance de croiser la présidente du conseil national de l’EPUdF, qui m’a encouragé à sauter le pas.
Et donc, ces études de théologie ?
C’est tout un monde qui s’est ouvert à moi. On a la chance d’avoir des professeurs exceptionnels, sur le plan académique comme sur le plan humain. Et puis l’IPT, c’est un melting pot. Il y a une telle diversité de sensibilités théologiques, de parcours de vie, d’âge, d’origines culturelles… C’est une véritable école de tolérance. Et plonger dans l’hébreu, le grec, la théologie systématique, la théologie pratique, l’histoire du christianisme, c’est passionnant.
C’est très fatigant tout ça ?
Disons que c’est très intense ! C’est pourquoi, après deux années en distanciel, j’ai décidé de mettre fin à mon activité professionnelle. Aujourd’hui, je suis en master et au prochain semestre, j’irai étudier à la Faculté vaudoise de Rome. Je trouve que les Italiens ont une façon de faire de la théologie qui est ressourçante : dynamique, « confrontante » et très solide sur le plan de l’exégèse (je pense à Paolo Ricca ou Ermanno Genre). J’ai aussi envie de voir comment faire Église autrement. Par exemple, les protestants italiens ont réussi à faire une union d’Églises entre réformés, méthodistes et baptistes. Vu de France, je trouve ça très intéressant.
Et le théâtre fait toujours partie de votre horizon ?
Effectivement. Ce sera le thème de mon mémoire. J’ai l’intuition que la pratique théâtrale peut renouveler la façon dont une communauté chrétienne conçoit son rapport à la Parole et au monde. C’est ce que j’ai expérimenté en tant que suffragant, cet été dans les Cévennes. À côté des cultes et des actes pastoraux, je tournais deux spectacles dans les paroisses de la région. J’ai vu à quel point cela pouvait redynamiser les communautés, parfois vieillissantes et inquiètes pour leur avenir, parfois divisées… Eh bien, de rire et de pleurer ensemble, ça ressoude ! En plus, les temples étaient pleins. Vers la fin de l’été, la moitié du public, c’était des gens qui mettaient les pieds dans un temple pour la première fois. Souvent, ils venaient après se confier et poser des questions sur le protestantisme. Ça créait des ponts… J’aime beaucoup cette citation de la poétesse américaine Maya Angelou : Les gens oublieront ce que vous avez dit. Les gens oublieront ce que vous avez fait. Mais les gens n’oublieront jamais ce que vous leur avez fait ressentir.
Et donc, ces spectacles de théâtre, en quoi consistent-ils finalement ?
Ce sont des seuls-en-scène où je joue plein de personnages différents. Le premier s’intitule « Bartimée, un cri dans la houle » et touche à la question des migrants. C’est l’histoire d’un jeune pasteur qui veut jeter l’éponge parce qu’il se fait souvent houspiller par une paroissienne. Il en a marre. Il ne comprend plus les gens d’aujourd’hui. Jusqu’à ce que débarque dans le temple l’aveugle Bartimée, de l’évangile de Marc, qui va lui faire faire tout un chemin pour retrouver le sens de la fraternité…
C’est vous qui écrivez les scénarios ?
De bout en bout ! Ça se veut dynamique, drôle, avec des émotions fortes aussi. Le deuxième spectacle, intitulé « Le Grand écart, ou la révocation de Lady de Nantes », touche à l’intolérance d’hier et d’aujourd’hui. Je joue un metteur en scène chargé de créer un spectacle sur l’Édit de Fontainebleau, avec des lycéens qui n’en ont jamais entendu parler. Et par-dessus le marché, il a dans son groupe des élèves, qui ne s’adressent plus la parole à cause de la religion… Ça vient chercher plein d’émotions autour de la transmission, des mémoires blessées, de la question de « Qu’est-ce qu’on fait avec tout ça ? ». Cela suscite beaucoup d’échanges avec le public. Je suis très reconnaissant pour tout cela…
Et vous fréquentez les différentes églises de l’EPUDF sur la Métropole ?
On ne peut pas dire que je brille par mon assiduité ! En fait, j’ai dû tout découvrir en même temps : la foi, la théologie et l’Église, avec une activité professionnelle à côté. Autant dire qu’il fallait être un peu partout. J’ai eu aussi envie d’avoir une vue d’ensemble de notre Église. Dans la perspective du pastorat, j’avais besoin d’observer et d’apprendre des autres, de me mettre au contact des différentes sensibilités théologiques, des manières de conduire la liturgie, des façons de prêcher l’Évangile. Je me sentais un peu comme un compagnon du devoir qui accomplit son tour de France. Même si vu de l’extérieur, j’ai pu avoir l’air d’une chèvre qui va brouter un peu partout… (rires). Et avec les spectacles qui sont souvent programmés les dimanches, ça ne s’arrange pas !
Et votre façon d’aborder le texte biblique, quelle est-elle ?
(Silence) L’image qui me vient, c’est celle de la pierre de touche… La pierre de touche, c’est ce morceau de jaspe noir que les joailliers utilisent pour savoir si le métal qu’ils ont entre les mains, c’est du toc ou bien de l’or… Eh bien pour moi, la Bible, c’est cette pierre de touche qui nous permet de savoir si ce qui se passe en nous et autour de nous, à tel ou tel moment de nos vies, c’est du toc ou bien de l’or.
Cet article est déjà paru dans Liens Protestants. Merci à la rédaction pour avoir autorisé sa publication.
