Intéressante superposition d’images, lorsqu’on rencontre Jérôme Viaud, un protestant, à l’hôtel de ville… qui n’est autre que l’ancien évêché… bâtiment cerné en ce jour par une escouade de gilets jaunes ! Le maire est interpellé, il descend les étages, la discussion s’engage sur le pavé, puis le groupe sera reçu. C’est donc un bon moment après qu’on se retrouvera dans son cabinet pour parler, entre autres, de son baptême !
Sur l’un des meubles de la pièce, parmi d’autres objets, on distingue une carte : un tableau représentant le visage du Christ. En fait, le maire de Grasse n’est pas un « nouveau converti », mais un enfant de l’école biblique, du caté et des camps de jeunes. Il est né à Rochefort-sur-Mer, près de La Rochelle, de parents protestants qui n’ont pas voulu le faire baptiser enfant, pour lui en laisser le choix. La famille s’implante ensuite à Cannes, où il poursuit son parcours avec le pasteur Emmanuel Alvarez, fait sa profession de foi et va au culte avec ses deux frères. Puis survient la maladie de son père, un cancer foudroyant qui l’emporte à 46 ans. Jérôme à 14 ans, ses frères 9 et 12. « Cela a été une période difficile pour nous… Mais j’ai vraiment, fortement, senti la présence de Dieu à mes côtés. Il m’a aidé à traverser cette épreuve. J’ai aussi connu le catéchisme catholique, accueilli à Grasse par des amis qui m’ont aidé. J’ai eu ce chemin avec Dieu, avec l’Église. » Jérôme Viaud rejoint l’Église protestante unie de Grasse et crée des liens avec son pasteur de l’époque, Karin Burggraf.
Un chemin avec Dieu
Depuis cette période, le projet de se faire baptiser est persistant. « J’ai reporté ce baptême plusieurs fois, car je voulais réunir la famille, mes frères, j’ai traversé un divorce… Pourtant je tenais à exprimer ma foi publiquement, au culte, à vivre cet engagement, à continuer ce chemin personnel avec Dieu, qui correspond à un besoin. Et je remercie Anne-Marie Sordi (son attachée aux relations publiques, de confession catholique, qui participe à notre entretien), elle a su créer les bonnes conditions pour que cela ait lieu ! »
Ce baptême fut un moment vécu avec des proches, entre stress et bonheur : « Je m’y étais préparé, mais je n’ai rien écrit, j’ai partagé ma démarche de manière assez spontanée. L’exprimer devant toute l’Église, quand même, ce n’était pas si simple ! » Jérôme Viaud partage son souci de transmettre cette dimension spirituelle à ses trois enfants : « Pas facile de leur expliquer pourquoi je crois en Dieu, ou l’importance de connaître la Bible… Nous avons un devoir, une mission de témoignage et j’ai souvent le sentiment de “rater” cette mission ! Alors je me dis que ce que j’ai exprimé le jour de mon baptême laissera peut-être une trace dans leur esprit. »

Prier et témoigner
Interrogé, Jérôme Viaud évoque la place de la prière dans sa vie – seul, avec ses frères, ou encore avec la pastorale de Grasse, parfois réunie dans son cabinet. Dans le contexte national laïque, mais aussi dans cette ville à l’empreinte fortement catholique, cette identité chrétienne et protestante a-t-elle de quoi déranger ? « Cela ne m’a pas apporté que des choses positives en termes électoraux, du côté laïc ou bien du côté “très” catholique. Mais je n’ai pas voulu édulcorer ce que je suis – même si je ne le mets pas en avant non plus. » Le maire, par ailleurs attaché à la rencontre entre les religions, a suscité au Palais des congrès des moments de rassemblement protestant, chose qu’il prévoit de renouveler en 2019 avec l’association Portes Ouvertes, au sujet de la persécution des chrétiens dans le monde. « Pour moi, cela relève encore d’une mission de témoignage que de relayer, à mon niveau, ce qui se passe dans des pays où on détruit des Bibles, on tue ou on torture des chrétiens pour qu’ils renient leur foi. Il est important de l’exposer aussi pour que chacun mesure la chance de vivre ici sa foi en liberté. Je ne calcule pas ce que cela me vaut. »
En politique
Jérôme Viaud (affilié Les Républicains) revient plusieurs fois sur la dureté du monde politique. « Quand je suis trahi, comme chrétien j’essaie de tempérer mes réactions, de ne pas être dans la vengeance. Et parfois, j’ai du mal ! Il y a beaucoup d’adversité et de tensions dans la vie politique… Nous faisons un travail passionnant, mais tout y est exacerbé. » Des dossiers difficiles, prioritaires sur Grasse ? La liste déclinée par le maire est longue ! Urbanisme, routes, cimetières, cultes, commerces, effondrements, insalubrité… « Et puis, ajoute-t-il, il y a de plus en plus d’attentes de service public de la part de nos concitoyens, alors que les moyens financiers se réduisent. Et on veut tout, tout de suite ! Autrefois, les gens étaient ancrés dans un échiquier politique ; aujourd’hui, si je n’ai pas répondu à un message dans les heures qui suivent, c’est que je suis un mauvais maire, que je n’ai rien compris, et on passe de l’autre côté… On “consomme” des élus comme d’autres choses. »
Un rendez-vous ?
Lorsqu’on évoque l’année à venir et celle qui s’est terminée, l’élu cite la souffrance des Syriens comme ce qui l’a particulièrement touché. La question se pose alors naturellement de l’accueil des réfugiés et migrants dans la région. Jérôme Viaud précise que le Conseil départemental a choisi de prendre en charge les mineurs isolés. Concernant un accueil plus large, il y a eu dans l’Église protestante de Grasse des réactions à la position du président du Département, Éric Ciotti, il y a plus d’un an. « C’est un sujet sensible dans les Alpes maritimes, explique Jérôme Viaud, car nous vivons dans une zone frontalière, entre l’Italie et la France, avec des situations difficiles à gérer. Des fidèles ont dit qu’ils se mettaient à la place des personnes en attente d’une main tendue. J’ai proposé à Christian Barbéry que rendez-vous soit pris au cabinet du Président pour que cette position d’entraide, de partage s’exprime. » Des courriers ont été échangés, sans concrétisation pour l’instant. « C’est sensible », répète le maire. Notre entretien se termine sur cette perspective – ce possible ?
JÉRÔME VIAUD
EN QUELQUES DATES
1977 Naissance à Rochefort-sur-Mer
1988 Sa famille s’installe à Châteauneuf de Grasse
1994 Décès de son père
1996 Bac économique et social
1999 Premières responsabilités au sein du RPR puis à l’UMP
2008 Première élection comme conseiller général des Alpes maritimes
2014 Élu maire de Grasse (et autres mandats au Conseil départemental)
2018 Baptême dans l’Église protestante unie de Grasse
REPÈRE
Même si la cathédrale de Grasse porte les stigmates des guerres de religion, les protestants arrivent dans le pays grassois essentiellement avec les Anglais au XIXe siècle. Ce sont eux, d’ailleurs, qui font construire l’église Saint John qui deviendra dans les années 1970 le temple protestant de la ville. Le passé anglais est encore très présent, à tel point que le temple est plus connu aujourd’hui sous le nom de « chapelle Victoria », car la reine elle-même venait prier en ce lieu. Aujourd’hui, l’Église protestante unie est une communauté d’environ 250 familles. Elle partage son pasteur avec la paroisse voisine de Vence qui, elle aussi, célèbre son culte dans la chapelle anglicane.
C’est une communauté qui a le souci de l’ouverture : ouverture sur la vie de la cité, ouverture vers les autres Églises (évangéliques et catholique) et ouverture envers les plus démunis et les plus fragilisés (aumôneries des hôpitaux et de la maison d’arrêt).
C’est une paroisse plutôt jeune et vivante, car elle profite du dynamisme économique de la région (nombreux sont les paroissiens qui travaillent dans les entreprises de Sophia Antipolis) et de la ville de Grasse car la parfumerie est florissante. Cerise sur le gâteau : en 2018, « les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse » ont été inscrits sur la liste représentative du Patrimoine immatériel de l’Unesco.
Christian Barbéry, pasteur
> On peut lire La chapelle Victoria. Une histoire de la reine Victoria, des Anglais et des protestants à Grasse, par Gilles Teulié, éd. TAC-Motifs des régions, 2013.
