Fara Rajarisoa

Les candidat.e.s au ministère pastoral de l’EPUdF portent des trajectoires riches et étonnantes. Fara, en stage à Nice avec Thibaut Delaruelle, en est un exemple.

Rencontrée au dernier synode régional, puis à Nice début décembre, Fara (Faralalao, de son vrai prénom) accepte de dérouler pour Échanges le cours de son existence.

 

Premier repère : Fara est née et a grandi à Madagascar, implantée dans l’Église luthérienne de son pays. Elle fait une année d’études supérieures en sciences naturelles, puis quitte l’Ile en 1992 pour suivre son père, qui part travailler à l’ambassade malgache à Rome, à deux ans de sa retraite. En Europe, c’est une nouvelle vie.

 

Fara – mal dans sa peau à l’époque, selon elle – décide d’entamer des études à la Faculté de théologie vaudoise de Rome : « Ce qui m’a orientée, c’est avant tout une quête personnelle, le besoin de m’approprier la parole de Dieu. C’était la seule chose qui pouvait donner un sens à ma vie. Ce n’était pas pour devenir pasteur ! » Mais… les visites, les stages, les suffragances, tous ces moments l’ont placée petit à petit dans le plaisir d’exercer ce ministère. « On est pasteur pour les autres, d’abord ! Après peut-être pour nous. Ce sont les autres qui m’ont faite pasteur. »

 

Car, oui… pasteure, Fara l’est déjà. Mais rembobinons, pour ne pas perdre le fil.

 

(© M. Kentzinger)

 

Un ancrage romain

 

Elle était donc jeune étudiante à Rome et elle parle aujourd’hui de la communauté dans laquelle elle a « grandi » : une communauté d’expression française avec nombre de membres venus d’Afrique francophone. « C’est là que ma vocation a mûri. Avec des activités diverses : école du dimanche, groupe de jeunes, de femmes… Une fois, j’ai été déléguée pour le synode à Torre Pellice. Ce fut une vraie formation, sur de nombreuses années. »

 

En effet, Fara a suivi le cursus de théologie, a terminé ses cours… mais n’a pas rendu tous ses devoirs ! En 2006, elle n’a pas bouclé son mémoire.

 

Par ailleurs, son mari est parti travailler à l’ambassade de Moscou en 2001, juste après leur mariage. L’étudiante retourne chez ses parents : « J’étais à nouveau la benjamine… la 7e sur 7 enfants ! ». Elle doit rester à Rome pour finir ses études et elle mettra du temps… Trois fois par an, entre 2001 et 2006, elle fait le voyage en Russie pour retrouver son mari en vacances.

 

 

De Rome à Moscou

 

En 2006, en juin, on annonce que le pasteur de la communauté francophone de Rome ne sera plus là après l’été. La communauté se concerte et décide de poursuivre le culte en français. « J’étais très concernée, on a organisé ça avec l’Église vaudoise qui nous accueillait : des cultes en alternance, une fois par mois la cène avec le pasteur de l’Église vaudoise… J’avais contacté le théologien Paolo Ricca, qui devait venir de temps en temps. Le programme était établi. Et c’est alors que… la lettre de la Russie est arrivée ! »

 

Là, il faut rependre un autre fil. En 2000, l’Église luthérienne de Madagascar et l’Église luthérienne des USA avaient souhaité créer à Moscou une communauté pour les étrangers. Et voilà que le pasteur de cette communauté (le premier dans ce poste), ayant atteint un certain âge, doit partir, et que « la lettre de la Russie » pose la question : « Fara, es-tu disponible pour servir cette communauté ? » Impressionnée à l’idée de quitter « son » Église romaine pour se lancer dans l’inconnu, mais heureuse de retrouver son mari après 7 ans de séparation, la jeune femme a dit oui à ce qu’elle considère comme un cadeau. Elle passe ainsi « à l’Est » en février 2007, toujours sans son mémoire ! L’Église luthérienne la fait donc accompagner par un pasteur jusqu’à la fin de sa maîtrise. Elle demande son ordination et ses parents font le voyage pour l’événement… De 2007 à 2015, ce sont donc quelques années de service dans cette jeune Église très internationale.

 

À Moscou en 2014, avec le pasteur Bernard Antérion et l’évêque luthérien (© DR)

 

Loin de chez soi

 

À Moscou, c’est une Église minoritaire, on s’en doute. Fara raconte que c’est la CEEEFE (la

 

Communauté des Églises évangéliques d’expression française à l’extérieur) et son président, Yves Gounelle, qui l’ont sortie de l’isolement. « Cela a créé des liens et nous a permis de vivre ! affirme Fara. En 2015, nous avons célébré le 15e anniversaire de notre Église, en présence des pasteurs Clavairoly et Antérion. Nous avons acquis une visibilité, les orthodoxes nous ont découverts. À partir de là, notre communauté a été régulièrement invitée avec sa chorale. Elle comptait beaucoup d’étudiants. »

 

Une communauté qui a pour vocation d’accueillir et d’offrir un lieu de rencontre à ceux venaient de loin : « Moi, j’avais vécu cela à Rome, poursuit Fara. C’est dans l’Église que s’est rempli le vide qui était en moi. Je ne comprenais rien à l’italien, mais les chants, les mélodies m’ont redonné la vie ! L’Église est là pour ceux qui sont en quête de quelque chose. Chacun avait sa tradition, son Église d’origine, mais il y a un moment où ça n’a plus d’importance. On partage ce qui est là : la Parole qui devient une source de rencontre, de vie, d’encouragement, de joie… La joie, c’est ce qui m’a fait grandir. »

 

Fara se sait privilégiée, mais elle évoque « ces étudiants qui luttaient pour leurs études, pour l’apprentissage de la langue, qui affrontaient le  froid… Je leur disais : si vous réussissez vos études en Russie, alors vous réussirez votre vie partout ailleurs. J’étais heureuse de les voir venir à l’église. On améliorait l’accueil, on proposait des soupes chaudes après les réunions… »

 

 

Du côté de l’EPUdF

 

L’histoire est loin d’être terminée. La voyageuse résume avec un sourire : « J’ai d’abord suivi mon père, puis mon mari… et enfin mon fils ! ». Mitiah, né en 2011, commence à aller à l’école, mais il y connaît des difficultés récurrentes. Sa mère le garde alors une année entière à la maison, aidée des cours du CNED. Puis elle quitte la Russie pour la France, avec lui, dans l’espoir de trouver une solution. Les parents observent bien un retard chez leur enfant, mais ce n’est qu’en 2018, à Nice, que son autisme est diagnostiqué. « On ne connaissait pas cette maladie ! Avec le recul, c’est comme si ce cheminement avait été tracé par lui. Normalement, on serait restés tranquillement en Russie. »

 

Désormais niçoise, la maman rejoint, en simple fidèle, l’Église protestante malgache pendant un an. La santé du pasteur déclinant, elle lui a proposé de l’assister. C’est aussi à cette époque qu’elle apprend à connaître les pasteurs de l’Église protestante unie, puisque la communauté malgache se réunit dans l’église luthérienne pour le culte et a ses activités du côté du temple EPUdF. Et Fara retrouve à l’EPU de Nice le pasteur Paolo Morlacchetti, avec qui elle avait fait ses études de théologie à Rome !

 

 

La Parole nous emporte

 

Le ministère auprès de l’Église malgache FPMA prend fin, mais Fara souhaite « poursuivre, grandir et apprendre encore ». Elle regarde vers l’EPUdF. La commission des ministères la reçoit en mars 2021 et il est décidé que, son diplôme étant reconnu, elle accomplisse une année de stage dans l’EPUdF pour se familiariser avec ce nouveau contexte. Le bonheur se lit sur son visage : « C’est l’immersion totale et j’en profite pleinement ! »

 

Tant d’expériences, de lieux différents lui donnent une stabilité sensible. Sa théologie ? « Je suis une“ fondamentaliste”… parce que notre fondement, c’est la Parole, son autorité. Et je suis libérale en même temps, parce qu’on doit être ouvert au changement. Nous sommes “l’Église réformée toujours à réformer” ! La société change, mais la Parole de Dieu, on la laisse nous emporter et elle nous emporte même là où nous ne voulons pas aller, là où nous sommes utiles… C’est ce que j’ai vécu ! »

 

Aujourd’hui, c’est le mari de Fara, en retraite anticipée, qui accompagne leur fils pendant qu’elle se prépare à exercer, si tout se passe bien, ce ministère qui lui a si souvent fait signe.

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