Le droit au bonheur ou le droit de pleurer ?

Souris. Positive. Profite. Ressource-toi. Rebondis. Voilà la politesse de notre temps. Il faut aller bien. Tout le temps. Et celui qui n’y arrive pas devient suspect.
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Samuel Amédro

Les chiffres pourtant sont là. La prescription d’antidépresseurs aux enfants en France a augmenté de 88 % depuis 2010. Le marché du coaching a doublé en cinq ans et pèse 800 millions d’euros par an. On industrialise le bonheur, et la jeunesse craque.  

 

Le pire n’est pas le marché. C’est qu’aujourd’hui, ne pas aller bien est devenu une faute personnelle. La souffrance, une anomalie. La tristesse, presque une indécence. « C’est la vie », « tenez bon », « c’est une épreuve » – toutes ces consolations qu’on assène avec les meilleures intentions et qui, en réalité, enfoncent.  

 

Avant d’être pasteur, j’ai été infirmier. Plus de trente ans à accompagner des personnes dans des moments où elles ne savaient plus où elles en étaient. J’ai appris une chose : la pire chose à dire à quelqu’un qui pleure, c’est de lui demander d’aller mieux. Une grande part du travail pastoral consiste à aider à pleurer. Trouver le robinet de larmes. L’ouvrir. Accueillir ce qui sort. Parce qu’une douleur non accueillie devient poison – un poison qui sort par d’autres voies, qui cherche un coupable, souvent l’autre, parfois soi-même, parfois Dieu lui-même.  

 

Le contraire du bonheur, ce n’est pas toujours le malheur. C’est parfois l’anesthésie. À force de fuir ce qui pèse, on cesse de sentir ce qui élève. À force de se protéger de la douleur, on se protège aussi de la joie.  

 

Voilà ce que pourrait être notre Église : l’un des rares lieux où l’on a le droit de ne pas aller bien. Un lieu où la plainte n’est pas disqualifiée. Un lieu où les psaumes de lamentation ont droit de cité. Un lieu, surtout, où l’on porte à plusieurs ce qu’on ne peut plus porter seul.  

 

Et c’est là, peut-être, que le bonheur peut advenir. Là où on l’attendait le moins.

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